Un russe en Ukraine
Le blog d'Artem SAVART

L’énergie des gens libres

23h03. C'est déjà le couvre-feu. Une voiture essaie de sortir de la neige, qui est généreuse à Odessa ces derniers jours.

Je la regarde à travers ma fenêtre, je suis au chaud, avec ma bougie et mes chats, dans le noir, qui est encore plus généreux que la neige pendant ces dernière semaines. Elles sont passé vite, remplies de joie, de tristesse, de réflexions et surtout d’actions.

C’est étonnant à quelle point les nuances de la vie quotidienne sont accentué en ce moment. On s’aperçoit de chaque petite chose, de la moindre pensée, on ne jette rien, on vit à fond. Le contraste est telle qu’on dirait deux mondes, deux époques qui se sont croisés pendant un moment, et qu’on traverse les deux en même temps.

D’un côté, il y a toujours une partie de la vie soi-disant normale : les rencontres, le travail, les cafés, les taxis, les restos, les magasins, les loisirs comme la danse, le chant, le sport dans mon cas. Et de l’autre côté : les explosions, les alertes, le manque du réseau et de l’électricité, les actions humanitaires, les militaires un peu partout dans la ville, avec des fusils des fois, les gens qui distribue des convocations.

D’ailleurs, le mari d’une ami en a reçu une. Lui il est tout content. Elle, elle a pleuré deux-trois jours et maintenant on est tous à chercher l’équipement recommandé par ses supérieurs. Il part le 1 février. D’abord pour un entraînement de quelques semaines et après directement au front. Imaginez une personne de votre famille qui doit soudainement s’entraîner et puis partir pour tuer les gens avec un pourcentage bien élevé de ne jamais revenir. Vous espérer son retour, mais vous le regrettez déjà, à l’avance. Mais bien sûr on est obligé.

On sait très bien pourquoi il le faut. Dans l’immeuble qui a été détruit par les russes il y a trois semaines à Dnipro Diana, mon amour, connaissait deux familles. Eux, ils ont survécu. Ils ont eu de la chance cette fois. Blessé, sans maison, mais vivant. Les enfants n’arrivent pas à comprendre pourquoi ils ne peuvent pas rentrer. Allez leur expliquer tout ça. Et pour ne plus jamais avoir à l’expliquer, les Ukrainiens s’en vont à la guerre. Protéger leur familles au prix de leurs vies.

J’ai essayé plusieurs fois de me demander, si j’étais prêt à aller au front. Moi, russe, ce n’est pas possible mais si ça l’était, est-ce que j’irais moi, si un jour on avait oublié ces questions de papiers. Non. Je n’irai pas au front. Il faut être sincère. Par contre, si le front se rapproche d’Odessa, si. Parce que les gens que j’aime sont ici. Et on ira tous, avec ou sans papiers. En attendant, j’essaie d’aider les gens avec ce que j’ai et ce que je sais faire. Je n’ai plus de projets personnels, je n’y vois pas l’intérêt, tant que cette guerre n’est pas terminée. J’ai même engagé un programmeur qui m’aide beaucoup avec mon travail (comme ça il n’est pas bloqué) pendant que moi je m’occupe comme je l’ai promis entièrement de ma mission Électricité. Je passe tous les jours dans le local que j’ai loué pour y ouvrir un centre autonome en énergie et connexion. Il faut avouer que je me suis trompé comme je pense tout le monde se trompe à propos des termes et des finances, quand on fait des travaux, c’est toujours deux fois plus long et deux fois plus chère. Mais bon, on a bien avancé déjà et je sais déjà que bientôt on va ouvrir.

Le générateur proposé gentiment et généreusement par monsieur Christophe Henriet est déjà arrivé. Il m’a juste entendu à la radio une fois, il m’a écrit, on a échangé quelques précisions, il a juste demandé de quelle puissance nous avions besoin, il a tout organisé et tout payé. Je n’avais qu’à le décharger ce qui m’a coûté une heure de travail de quatre déménageurs.

Quand je vois ça, je me demande à quoi ça sert les hommes et les femmes politiques qui viennent comme ils disent dans le twitter nous montrer leur soutien, emmenant toute une équipe, dormant dans les hôtels de luxe, qui ont des groupes électrogènes bien sûr, faisant des discours et des promesses et repartant toujours au frais des gens simples comme par exemple Christophe, qui ne m’a jamais vu, avec lequel on ne s’est même pas appelé une seul fois et qui a, lui, vraiment aidé.

Ce générateur qu’il a envoyé permettra aux gens de toujours trouver de l’électricité pour travailler, pour charger leurs appareils, pour rester en contact avec leurs proches. Même en cas de coupures encore plus dures qui, j’ai le sentiment, ne vont pas tarder. Déjà en ce moment on se croise tellement souvent avec l’électricité à la maison, que je pense sérieusement installer une machine à laver dans le local. Et oui.

Donc, ce centre, que j’ouvre grâce aux gens comme vous, qui font des dons selon leurs moyens, qui font des récoltes aussi en cachette parmi leurs amis, il va être gratuit pour les gens. Bien sûr, il y aura des frais mensuels mais même si moi j’arrive à travailler comme avant, normalement je pourrai les couvrir. Donc je ne suis pas inquiet à ce sujet. Et ce qui est bien aussi, c’est que en faisant les travaux, j’ai compris comment mettre encore plus de tables dans ce local.

Et on aura même un stock humanitaire dans l’ancienne cuisine. D’ailleurs, il y a quelques jours on a reçu une livraison, qu’on distribue parmi les plus nécessiteux. C’était un homme et une femme, deux Français, qui ont pris leur camionnette et sont venus jusqu’à Odessa pour porter tout ça à David Ed Carbonell, le fameux boulanger d’Odessa, un Français qui aide les Ukrainiens depuis le début de cette guerre et qui ne refuse pas de se mettre au sol pour peindre un mur. C’est un local humanitaire bien sûr, mais humanitaire ça ne veut pas dire moche. Donc, on fait joli avec les moyens du bord bien entendu. Vous pouvez trouver des photos et des précisions à propos de cet endroit dans mon blog. Si vous voulez participer, n’hésitez pas à faire un don, ça nous aidera, il nous manque encore des fonds pour tout terminer.

Si par hasard vous savez où trouver un camion qui serait capable de livrer 4 tonnes de nourriture sec, destinés pour la ville de Mykolaïv, qui se trouvent actuellement en Bretagne en France, n’hésitez pas à m’écrire directement à artem@savart.blog. On cherche depuis un moment, personne ne veut livrer en Ukraine.

Voilà notre quotidien en ce moment. Les camions, les travaux, la chasse à l’électricité. Tout ça, interrompu des fois par des explosions ici et là, par des coupures, et pourtant on est heureux. Heureux de vivre cette vie. Là où on est. En faisant ce qu’on peut pour aider les autres aidant ainsi nous même à nous débarrasser de l’égo, qui se fait de plus en plus petit, quand on l’oublie un peu. Et les russes, ils vont bien sûr continuer à la fois la mobilisation et les attaques à l’infrastructure.

Mais ils ne comprennent pas que même s’il la détruisent toute, ce qui est difficile parce que les Ukrainiens réparent vite, ils n’arriveront jamais à détruire cette énergie qui est déjà née en Ukraine et qui devient de plus en plus forte. L’énergie des gens libre.

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