Artem SAVART
Un Russe en Ukraine

Les Couleurs de l’Info : Ép. 10

Notre chronique mensuelle avec Françoise Wallemacq dans l’emission Les Couleurs de l’Info d’Eddy Caekelberghs sur RTBF (La Première)

Texte 01

Et bien, et bien. La folie des négociations s’est calmée, il est peut-être temps de faire un point, au moins, comme on le fait de temps en temps pendant des projets à long terme, vu que c’est le cas. Je dirais même que ce n’est que le début de ce projet, qui a été préparé soigneusement avant de passer à l’action. C’est essentiel, après tout bordel, de remettre les choses à leurs places. D’essayer de comprendre pourquoi elles se sont déplacées comme ça, si possible, ou, encore, chose irrêvable, détecter les causes du bordel, pour avoir une petite chance dans l’avenir de ne pas replonger dedans, de ne pas répéter ses erreurs, les erreurs des autres, ce serait encore mieux, choses qu’on se répète sans cesse, surtout quand telle ou telle chose se répète, ou re-pète dans le cas des bombardements. Bref, ne serait-ce que pour un soulagement mental temporaire, il est bien de résumer certaines étapes de cette guerre qui occupe pas mal de place dans notre quotidien, qui s’est incarné dedans, qui essaie de nous dicter, souvent, l’ordre du jour, l’ordre des choix, notre humeur, notre avenir, un peu vague, un peu irréel même, vu qu’on est bon pour une troisième mondiale il paraît et si c’est le cas, la petite Ukraine, tellement grande, tellement honoré à l’époque, elle sera oublié encore plus vite. Après tout, et c’est vrai, ça reste notre affaire à nous. On est une démocratie indépendante (ne jugez pas, moi-même je n’arrive pas encore à saisir si c’est du sarcasme ou pas, mais c’est toujours beau comme phrase). Les phrases, les slogans, on peut être sûr que c’est la dernière chose qui va mourir. On va tous y passer nous, d’abord, et les slogans vont venir mettre des fleurs sur nos fosses. Enfin, pas les slogans eux-même, faut pas  exagérer avec cette intelligence artificielle, mais ceux qui en hériteront. Ça se transmet de génération en génération, n’est-ce pas. Armée, langue, foi, c’est pas nouveau. Mort aux … Sales … ! Traître de … ! Vous placez la race ou la nation que vous voulez à la place des bips, ou tout autre chose, ça marche à tous les coups, ça excite assez les esprits pour en faire quelque chose pendant un moment. Ce qui est chiant c’est le prix que paient ces esprits, en non ceux qui lancent, non ceux qui manipulent. Je me trompe peut-être, ou je connais mal l’histoire, mais je n’arrive pas à trouver un seul exemple où ceux qui s’entretuent pendant les guerres, qui sont envoyés ou, plus rare, s’en vont volontairement au front, sont les mêmes qui les ont provoquées. Le peuple, il ne demande qu’à vivre, qu’on lui foute la paix, rien de plus. Vivre en paix, remarquez, ce n’est peut-être pas si facile pour les dirigeants parce que le peuple veut aussi toujours vivre mieux donc pas content il est, donc il demande, il réclame des choses. Une bonne petite guerre et on oublie tout, pas le temps, on envahit, on se protège, bref, on est occupé, vous voyez pas. Les choses, qu’on espérait pour la Russie, nous le peuple, mais on les a complètement oubliées. Quand je m’en souviens maintenant, toutes ces manifestations, toutes ces illusions, ça ressemble à une blague. Les choses, pour lesquelles ont voté les ukraniens en choisissant leur président de paix (ça faisait partie de ces promesses, désolé), on en parle encore ici, tout ne semble pas être perdu mais presque, et cette mémoire encore fraîche de cet avenir qui n’a pas eu lieu, qui n’aura pas lieux vu la tendance, sauf miracle, moi ça me brise le coeur. À part faire des points, ce qui aide dans les projets à long terme, c’est d’avoir une vision de la réussite. Et c’est quoi, en ce moment, cette vision en Ukraine ? Les frontières des années 91 ? Avant ou après l’indépendance ? Je redemande au cas où, parce que ce n’est plus si clair. Et ces frontières, imaginons qu’on les a, qu’est ce qu’on va en faire ? Qu’est-ce qu’on va faire aux gens qui y vivent maintenant, sous l’occupation ? Qui ont déménagé là-bas après l’occupation ? Va-t-on leur dicter quelle langue ils doivent utiliser dans leur quotidien, comme on le fait dans les frontières actuelles ? Va-t-on les traiter de tous les bips comme on le fait maintenant ?

Texte 02

L’Ukraine, en tant que pays, n’a pas de vision du futur, je suis triste que ça fasse partie de mon résumé. Refuser tout ce qui peut sembler russe, russophone, soviétique, ce n’est pas une vision du futur, c’est une tentative de refaire son passé sans rien mettre à sa place, donc ça ne crée que du néant, et ça prend beaucoup d’énergie car le néant ça dérange et on est obligé de le justifier sans arrêt. Le symbole de ce gaspillage de l’énergie en temps de guerre dite existentielle, pour moi c’est ce trognon sur l’ancienne place Catherine qui a remplacé le monument dédié à la fondatrice de la ville. Impératrice russe, oui, et alors ? C’est du passé ça. Elle est même allemande par ces racines, tant qu’on y est. Ils ont fondé cette ville, ces impérialistes, ils ont construit ces bâtiments, dont on profite toujours, ils avaient leurs raisons pour le faire, leur vision du futur, qu’on l’aime ou pas, et qu’est-ce qu’on nous propose maintenant, quel futur, pourquoi donner ses efforts, rester, donner sa vie pour protéger quoi exactement ? Son droit de ne pas parler la langue de sa mère ? Interdisez donc d’aller au front à tous ceux qui la parlent, on verra si quelqu’un voudra encore parler ukrainien, même si c’est leur langue maternelle. Franchement, après 3 ans et demi de guerre, ça saute tellement aux yeux que les dirigeants de ce pays sont une gangrène, qui le ronge de l’intérieur, soigneusement, en y prenant son plaisir avant que le corps entier ne disparaisse, cette gangrène comprise. Même en dehors de la guerre mais surtout en temps de guerre, est-ce vraiment la chose à faire ? Quand on a tous ces problèmes d’armée, d’armements, de protection des civils, d’économie qui s’étouffe petit à petit. Corruption, tiens. Elle est éliminée, c’est bon ? On peut être fier ? Les gens le voient après tout ce temps. C’est naturel qu’ils ne veulent pas donner leur vie pour un futur qui ne semble pas être meilleur qu’en Russie. La Russie ou plutôt, Poutine, quant à lui, en a une de vision, par contre. Je pense l’avoir comprise, finalement. Où l’avoir accepté plutôt puisqu’il ne la cachait jamais. Il considère la chute de l’Union Soviétique comme une catastrophe géopolitique et il se voit restaurateur de la justice. On peut ne pas être d’accord, mais il y va. Et après 3 ans et demie de cette guerre, plus il voit comment le monde réagit, plus il croit qu’il a toutes ces chances de réussite. Pologne, pays baltes, ces propagandistes à lui commencent déjà à répandre les mêmes narratives à leur propos qui ressemblent tellement à ce qu’ils disaient de l’Ukraine avant d’y mettre leurs troupes. Troupe d’ailleurs, si vous roulez le R, ça vous donnera cadavre en langue russes. Un peu d’échange interculturel, voilà. Il a pu aussi construire sa machine de guerre, qui fonctionne même sans besoin de mobilisation générale. Avec l’aide du monde dit civilisé qui continue de le financer en achetant ses ressources. Mettons ces deux choses pas loin l’une de l’autre dans notre constat, je préfère. En parlant de sa machine de guerre, d’ailleurs, c’est étonnant à quel point ça a évolué. L’armée russe du début de l’année 2022 et ce qu’ils ont maintenant, ce sont deux organismes complètement différents. Ils savent s’adapter, je dois l’avouer. Ça n’a pas marché en 3 jours comme ils voulaient, ils ont bien morflé, ils ont compris la leçon et petit à petit ils se sont redressé et maintenant, les inventions souvent ukrainiennes, ils les adaptent. Les drones du front, par exemple, c’était pas du tout leur truc. Ils les ont bien pris en compte et merci la Chine, il en fabriquait par milliers. Il existe aussi des systèmes pour les détourner, ces drones, et bien, la fibre optique, dont j’ai entendu parler pour la première fois avec les premières coupures d’électricité en 2022, qui nous permet d’avoir accès au réseau même en cas de coupures rien qu’avec un power bank, et bien, leur drones maintenant, sont de plus en plus piloté à travers cette fibre, ce câble très très fin, qui ne peut pas être repéré. Et les distances possibles ne font qu’augmenter. Bientôt, y’ a pas de doute, ça va être les drones pilotés par l’intelligence artificielle. Y en a déjà un peu, ils se baladent en groupe comme des oiseaux. Ça me fait penser à cette vidéo des drones en Chine qui faisait un joli spectacle à l’occasion des 75 ans de leur état. C’est très joli, certes, mais imaginez que tous ces petits oiseaux portent des munitions et au lieu de vous divertir ils viennent vous anéantir. Et vous leur ferez quoi, ils sont tellement rapides et tellement nombreux. Et ça coûte que dalle par rapport aux missils habituels. Et ça se fabrique en un rien de temps une fois la technologie est testé et adaptée.

Texte 03

Ce qu’on devrait mettre aussi dans notre résumé, c’est que vivre dans une guerre est plus que possible. Nous les humains on s’habitue à tout. J’ai appris récemment une nouvelle expression en français : guerre d’usure. C’est devenu ça. Je ne sais pas pour le front, je ne suis plus, comme beaucoup, mais dans les villes on est loin de l’oublier. Les bombardements semblent de plus en plus intenses et, malheureusement, plus efficaces pour l’ennemi. J’ai entendu des propos comme quoi les pertes parmi les civils pendant cette guerre sont quand-même beaucoup moins nombreuses que pendant n’importe quelle guerre du siècle précédent. C’est peut-être vrai, je ne sais pas, mais quand est-ce qu’on va arrêter de prendre les humains pour des chiffres ? Allez le dire à un père qui vient de perdre son enfant parce qu’un drone a détruit leur immeuble. Ça arrive pratiquement tous les jours. Des fois c’est très fort, par rapport aux autres fois, comme cette attaque du 17 juin. Quand c’est fort comme ça, c’est de suite médiatisé, partagé, pour rappeler à je ne sais pas qui que la guerre continue, que la russie est un pays agresseur, que ce sont des monstres, qu’ils doivent tous crever, disparaître et tout ça tout ça. De la haine quoi, de la haine médiatisée. Dans ces moments j’évite d’ouvrir les réseaux sociaux, car ça m’a l’air d’une masturbation générale sur les tragédies humaines, désolé pour l’image. Masturbation, oui, sur les morts, j’ai bien dit ce que je voulais dire, car partager un reels et éjecter quelques injures ne coûte rien, ne demande pas d’effort, mais ça soulage quand même un peu, n’est-ce pas, on se sent moins inutile. Et la suite ? Rien, du néant en ce qui concerne ces tragédies dont on va oublier les dates dans quelques jours. On continue comme si de rien n’était. On continue de raconter sa vie, de poster de suite après ces vidéos bouleversantes des photos de son petit-déjeuner et de sa salle de sport. Prochaine attaque, pareil, et ainsi de suite sans cesse. Sans essayer de changer quoi que ce soit afin que ça ne se reproduise plus. Mais, vous me direz, qu’est-ce qu’on peut faire, nous, les civils ? Je ne sais pas, personne ne sait. En 2022 on savait, peut-être par intuition, peut-être parce que les autorités ne se détachaient pas tellement du peuple et on travaillait plus ou moins en équipe, on se faisait confiance. La communication ouverte entre le peuple et le gouvernement, y a longtemps qu’on l’a perdue. Chacun chez soi, on se réunit juste pour recompter les défunts. Et tout ce qu’ils nous envoient comme signal, ces chers élus, tout ce qu’ils nous proposent comme solution, c’est de ne pas parler le russe et de haïr les russes, rien de plus. Ça va sûrement nous aider, oui. Ça va sûrement améliorer notre système de défense antiaérienne, ça va mobiliser plus de gens, ça va nous produire plus de munitions, ça va même remplacer les usines qui essaient de produire ces munitions où les recruteurs osent venir recruter les hommes, les laissant ainsi sans effectif. Je ne sais pas dans quel pays vit notre président, désolé, c’est un héro pour certains, mais sûrement pas en Ukraine en temps de guerre. Et la distance, entre lui et les ukrainiens, commence à ressembler, comme je le craignais il y a un an ou un an et demi dans l’une des chroniques, à une fosse commune où on risque tous de glisser, petit à petit.

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