Artem SAVART
Un Russe en Ukraine

Les Couleurs de l’Info : Ép. 11

Notre chronique mensuelle avec Françoise Wallemacq dans l’emission Les Couleurs de l’Info d’Eddy Caekelberghs sur RTBF (La Première)

Nouvelle loi en Russie

GOUVERNEMENT DE LA FÉDÉRATION DE RUSSIE
DÉCRET
du 23 août 2025 n° 1266
Moscou

Sur la présentation au Président de la Fédération de Russie, en vue de soumettre à la Douma d’État de l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie une proposition de dénonciation par la Fédération de Russie de la Convention européenne pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants ainsi que des protocoles y afférents

Conformément à l’article 36 de la loi fédérale « Sur les traités internationaux de la Fédération de Russie », le Gouvernement de la Fédération de Russie décide :

Approuver et présenter au Président de la Fédération de Russie, en vue de sa soumission à la Douma d’État de l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie, une proposition de dénonciation par la Fédération de Russie de la Convention européenne pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants du 26 novembre 1987 et des Protocoles n° 1 du 4 novembre 1993 et n° 2 du 28 novembre 1996, signés par la Fédération de Russie.

Texte 1

Voila, la nouvelle loi qu’on va adopter en Russie. Est-ce un retour officiel vers les conditions dans lesquelles les gens vivaient en Union Sovietique ? Ah ben ce n’était pas si mauvais que ça, à écouter les personnes qui s’en souviennent, qui en rêvent des fois. Il y avait des hauts et des bas, comme on dit. Des bas d’ailleurs, ceux que les femmes mettent sur elles, il n’y en avait pas beaucoup, mais bon, ça faisait partie des aventures qu’on se payait pour trouver de la bouf, des vêtements, des meubles, tout en marchant tout droit officiellement, ne levant pas la tête trop haut pour éviter d’être remarqué, pour éviter d’être différent. Enfin, différent de quoi. À écouter les mêmes personnes, ils haïssaient tous ce régime, ils pensaient tous ce qu’il ne fallait pas penser et surtout prononcer. Même ceux qui faisaient partie du parti, même les plus haut placés, ils ne croyaient pas trop, pour ne pas dire du tout, aux idées, rigoureusement soutenues et soigneusement diffusées jusqu’à la dernière seconde de l’existence de cette union. L’union, que les même haut placés, d’ailleurs, les fidèles au parti, ont achevée. Mais bon, cette loi, je l’admire un peu. Il était temps. Il était temps d’arrêter cette hypocrisie du monde politique, de l’accepter comme il est. Ça nous évitera peut-être quelques illusions de plus, qui auraient pu nous causer encore plus d’emmerdements. À choisir entre la franchise et les normes de politesse, souvent bien fausses, je préfère quand on est direct. Recevoir poutine sur le sol américain, recevoir ce criminel de guerre recherché par le Tribunal de La Haye (comme s’il se cachait), ça n’a rien de l’insolence ou de la bêtise, ni de l’âge du président américain auquel souvent font référence les personnes très polis, très dans la norme, très sensibles à toute injustice. Ça n’a rien de la trahison non plus, il n’est pas ukrainien lui. Ce n’est qu’un constat. Bien injuste, on ne peut pas le nier, mais c’est la réalité qui n’était pas trop différente depuis le début de cette tentative d’invasion à grande échelle, même depuis 2014, même depuis bien avant. Pour telle ou telle raison le monde dit civilisé préférait ne pas appeler les choses par leur noms, traiter poutine de tous les qualités qu’il mérite bien, on ne peut pas le nier non plus, tout en continuant le business avec lui, finançant ainsi la guerre qu’il considère comme injuste, illégitime, inacceptable. Tout en donnant à l’Ukraine juste assez pour pas qu’elle crève, bien après qu’elle a choisi de ne pas crever, de ne pas se soumettre à Poutine en 3 jours. Pas avant, je précise, après, quand c’est devenu un peu à la mode de soutenir l’Ukraine, ce qui n’est plus trop le cas, car, encore une fois, la réalité, bien injuste qu’elle soit, finit par faire taire la politesse bien acceptée, bien dans la norme, et non seulement inutile, mais très cruelle, car même un petit mensonge peut causer pas mal d’ennuis. Et on voit maintenant ici en Ukraine, quel genre de conséquences peuvent nous amener des mensonges de ce niveau-là. Je ne sais pas pour les autres, je n’ai jamais posé la question, mais moi quand j’entends que tel ou tel pays va donner des garanties de sécurité à l’Ukraine, ça me met la nausée. Les F-16, seulement 10, en 2024, alors qu’on en a parlé pendant deux ans. Ça ne servait à rien de nous permettre l’Otan et L’Union Européenne si en réalité on est si loin territorialement. La seule garantie de sécurité ne peut donc venir que de l’agresseur, si on ne peut pas ou ne veut pas l’arrêter tous ensemble. C’est très injuste, mais très logique, malgré qu’on se doute publiquement et sans gêne des capacités mentales du président américain, qui lui, peut-être, ne veut que son prix nobel de paix, un jour, et ce conflit l’empêche tout simplement de l’avoir. Alors, qu’il invite qui il veut et quand il veut, nous ici à ce stade-là on s’en fout tellement de ce qui se négocie que seul l’absence des tirs pendant une bonne dizaine d’année pourra nous faire croire que cette guerre est terminée et encore, on aura toujours un petit doute. C’est très beau tout ce qu’on a dit, tout ce qu’on a cru à propos des valeurs, des droits de l’homme, des frontières intouchables, de l’indépendance, de toutes ces belles idées qui valent bien d’être soutenu et diffusées, mais la réalité, bien rude, c’est dans la réalité qu’on vit et pas dans nos rêves. Si après tout ce qu’il a fait, Poutine n’est pas éliminé, si on continue de lui acheter sa marchandise, c’est qu’il est bel et bien accepté dans ce monde civilisé, malgré tout ce qu’on dit de lui. Et si un peu de franchise peut approcher la paix, tant mieux. Encore mieux si au lieu de négocier les frontières on négociait d’abord les conditions des gens simples, que les deux parties prétendent défendre. Qu’il puissent voyager librement et sans crainte pour leur vie, que leurs droits et leurs biens soient reconnus par les deux parties, peu importe les autorités actuelles de tel ou tel morceau de terre. Mais je rêve bien sûr. Jusque là, il n’y a jamais eu rien de ça dans leur agenda. Contentons-nous donc des restes qui nous tombent du repas de ces égos si haut placés. Soyons réalistes, c’est mieux.

Texte 2

Ce qui m’aide à tenir, d’ailleurs, c’est l’exemple de l’Union soviétique, qui s’est écroulé en rien de temps, alors qu’on le croyait très fort, très puissant, indiscutable et tout ce qu’on veut. On peut dire que les Russes sont des vaux, qu’ils n’ont aucune culture politique, ou qu’ils l’ont perdue, gaspillée. Que l’opposition en immigration ne peut rien faire pour faire tomber ce régime, ce qui est peut être vrai, mais aux années 80 c’était encore pire, et pourtant. Le Lac des cygnes de Tchaïkovsky, c’est ce qu’on distribuait à la télé soviétique aux moments des grands changements, mort d’un dirigeant ou la chute même du gouvernement en août 1991. Je n’avais que deux ans, mais pour moi, comme pour beaucoup, ça reste un symbole. Un symbole qu’on attend maintenant avec beaucoup de patience, tout en nous occupant de ce qu’on peut faire pour nous et les autres dans les conditions actuelles, tout en sachant, qu’un jour ce chef-d’œuvre symbolique sera ré-diffusé au moment X. Dans 10 ans, dans 30 ans, ou plus. À ce stade, il ne sert à rien de jouer aux devinettes, ça viendra tout seul, il ne faut juste pas rater cette occasion et bien la saisir cette fois. Poutine n’est pas éternel, le système qu’il construit autour de lui non plus, elle n’a rien du solide, elle ne tient qu’aux revenus qu’ils reçoivent en vendant des ressources qui non plus, ne sont pas éternelles. Je sais, qu’un jour il va disparaître, comme tout autre criminel au pouvoir, comme tout autre dirigeant tout simplement. Et il y aura du changement. Peut être pas de suite, peut être pas du tout, mais un changement c’est une chance. Ne pas la rater, la saisir… Je reverrai peut être ma mère ou même mes grand-mères, où je verserai peut-être une larme sur leur tombes, tout cynique que je serai. Elles en rigolent, comme des grand-mères un peu tristes peuvent en rigoler, avec un peu de certitude incertaine, laissant une toute petite place à l’espoir. En attendant les russes comme les ukrainiens, qui ne sont pas avec leurs familles pour telle ou telle raison, ils font ce qu’il est possible de faire à leur place pour boucher ce trou dans l’âme, pour ne pas se déchirer de l’intérieur. On travaille, on fait des projets, on rit, on se cultive, on fait de l’humanitaire, on essaye de ne pas trop s’arrêter pour contredire un peu cette réalité qui stagne, qui ne bouge pas, qui accumule de la tension. On essaie juste, peut-être, de mieux se préparer à ce moment tant attendu où cette tension accumulée sera peut-être bien utile. De rester en forme. De ne pas dégrader à cause des circonstances. Quand on y pense… des millions de vie… bousculée… et pourquoi…

Texte 3

La guerre, comme excuse, ne marche plus. Difficile, quand la moitié de la population est enfermée et chassée dans la rue, alors que les haut placés continuent leur beaux discours sur le patriotisme. Moi, en tant que russe, je suis épargné par la mobilisation (beau paradoxe, hein). Par contre, si je redeviens illégal au cas où ma demande d’asile est refusée à la cour suprême, je risque d’être renvoyé en Russie et non seulement en tant que ressortissant, mais dans le cadre de l’échange, comme prisonnier de guerre, quoi, parce qu’ils n’ont pas assez de personnes pour faire revenir les militaires ukrainiens. On en a déjà eu quelques exemples dans notre communauté de russkoffs en Ukraine. Si jamais je disparais et que je vous manque, cherchez-moi en Sibérie. J’en rigole, et je fais le nécessaire pour l’éviter, mais ce n’est pas exclu, l’immigration connaît mon adresse. Une belle BMW 4×4 est venu inspecter, prendre des photos. Ils n’ont jamais vérifié avant. Et puis, vous savez, je m’inquiétait pour la Russie, pour l’Ukraine. J’ai arrêté, comme beaucoup ici. Après tant de temps, même si on n’arrive pas à accepter la situation actuelle, même si on la trouve toujours surréaliste, on fait avec, on s’y fait. Et puis, une guerre, ça nous apprend beaucoup. Surtout à reconnaître ses vraies envies, à mieux se comprendre. Comme dans toute situation difficile, j’imagine. Quand on traverse des crises, soit on crève, soit on grandit. On ne peut pas non plus rester éternellement dans le désespoir, dans la déprime. L’incertitude, on commence à nager dedans comme des poissons. On n’a pas encore appris à respirer dans l’eau, on n’est pas encore au fond de cet océan, mais on commence à se sentir à l’aise. On ne peut avoir aucun impact sur ce que les politiques vont décider, ils sont tellement loin dans leur bulle blindée, inutile de frapper plus fort, c’est aussi insonorisé, donc on vit, comme on peut, dans des conditions auxquels on a droit en ce moment. Se pose-t-on des questions à propos de l’avenir de l’Ukraine ? Pas vraiment. On parle de tout sauf ça.

Quand il y a des alertes on ne dit plus grand chose, quelques injures à la limite, genre, merde, j’étais concentré sur autre chose, pourquoi maintenant ? Les bombardements, auxquels on a eu droit pendant tout l’été, nous dérangent un peu plus, certes, mais encore, on les oublie très vite. 

Elle nous dérange la guerre, voilà. Comme une épine au talon. Mais elle ne nous empêche plus de vivre notre vie en prenant juste certaines précautions nécessaires, en repoussant peut-être quelques rêves pour plus tard ou au contraire, en y mettant tous nos efforts. Nous, non plus, on n’est pas éternel. Autant profiter du moment présent, comme on peut, là où on est, malgré tout. 

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