Artem SAVART
Un Russe en Ukraine

Les Couleurs de l’Info : Ép. 13

Chronique dans l’emission Les Couleurs de l’Info d’Eddy Caekelberghs sur RTBF (La Première) avec le reportage de Maurine Mercier

01. Texte 01

Les états unis, la russie, la chine, ces trois pays, on n’entend que ça. Enfin, si on ouvre youtube et que ce dernier nous livre les actualités récentes qui semblent un peu expirés : on regarde la date : nonon, c’est bien récent, c’est juste que y’a rien de nouveau ni à l’est, ni à l’ouest, ni au proche ni au loin orient, ni au sud, ni au nord, tout en gros : c’est la même rengaine. On discute, on menace, on contre-menace, on tue, en attendant, on travaille quoi, on nous livre… ce qu’on n’a peut être jamais commandé, mais à force d’être notifié sans arrêt, par les news ou par les explosions, en fonction de sa géolocalisation, on est curieux, on attend, on ne sait plus quoi. Il va se passer quelque chose, il va se passer des choses. Ces trois pays, à chaque fois que j’en entend parler après une petite nausée toute gentille, toute habituelle, je repense à cette conversation de 2020 ou 2021 avec un ancien client de Saint-Petersbourg qui, ayant fait ses études en géopolitique m’avait dit de ne pas me presser d’obtenir un passeport ukrainien, parce que, suivant toute logique, ces trois états allaient de toute façon et évidence se repartager le monde et à quoi bon changer le mien si je compte rester à Odessa. Il ne parlait pas forcément de guerre mais pour lui c’était tout naturel. Y a des gens intelligents, des fois, qu’on ne prend pas au sérieux, y en a eu pas mal qui comprenait plus ou moins ce qui allait se passer quand poutine ne faisait que commencer son règne, il y a bientôt 26 ans de ça, tout démocrate qu’il prétendait être. 26 ans, vous imaginez ce que ça représente. Y a des gens en Russie qui sont nés, qui ont vécu et qui sont morts sans savoir autre dirigeant que lui ! La guerre surtout, y a contribué beaucoup, à la mort parmi les jeunes. Bon ben, qu’est-ce que ça change, si on y croit ou pas, si tous les trois ils vont s’y mettre y aura vraiment pas d’endroit pour se cacher, et puis à quoi bon, la vie est belle dans toutes ces couleurs, n’est-ce pas, jusqu’au moment où elle s’arrête, et encore, on n’en sait rien de ce qui suit, donc amusons-nous ou plutôt, laissons les puissants de ce monde nous amuser, comme on l’a fait jusque là. La seule période pendant laquelle je peux être sûr de croire que quelque chose dépendait vraiment de moi, des gens autour de moi, peu importe la race, le sexe, l’âge, la langue ou tout autre chose qu’on s’invente pour se diviser, c’était février, mars et avril à la limite 2022. Là, je pense, que tout le monde a été choqué et surpris par cette force incroyable qui ne voulait pas être soumise, cette volonté, cette dignité qui te perçait peu importe qui tu étais, elle était omniprésente, elle t’envahissait, elle te transformait. Comme si on remettait le compteur à zéro et tu avais la chance de devenir ce que tu voulais toujours être sans hésitation, sans excuse. Après petit à petit c’est devenu du bla-bla couvert de sang et des larmes, avec des hauts et des bas mais tout est rentré dans l’ordre, c’est devenu notre nouvelle réalité et tout le monde a repris sa place, surtout les haut placés. Donc, bien sûr, on continue de regarder de temps en temps ce qui se passe avec ces négociations, mais c’est purement pratique : l’hiver s’approche, on doit être sûr d’avoir tout le nécessaire pour pouvoir le passer et ne pas y passer, car sans électricité, par exemple, dans le froid, c’est pas la joie, surtout si ça dure. Cet hiver-là, à priori, on va être servi encore mieux que pendant celui de 2022, quand nos chroniques avaient commencé. Il y a 3 ans c’était tout nouveau, exceptionnel, on apprenait. On savait pas vraiment quoi faire mais on sentait qu’on allait s’en sortir d’une façon ou d’une autre, on avait cette idée : tenir encore, encore un peu, malgré les difficultés. On avait peut-être aussi quelque morceaux de patriotisme encore frais sous la peau, cette pilule qui arrête toute réflexion individuelle et qui vous fait croire que vous faîtes parti d’une force commune, qui, même si vous, vous disparaissez, ce ne sera pas pour rien, donc tant pis, vous essayez, de votre mieux et on verra bien. Là, après tout ce temps, on se sent beaucoup plus expérimenté. Et si on regarde encore, de temps en temps, ce qui se passe au niveau national, international ou autre qui dépasse son foyer, ce n’est pas pour se re-remplir du patriotisme ou pour confirmer cette puissance commune, dont on croyait faire parti à l’époque, c’est pour constater qu’on a bien fait de s’éloigner de tout ça, car ça emmène nulle part, qu’on a bien fait de prendre enfin sa vie en main, car à un moment donné il faut arrêter de se servir de la guerre comme d’excuse pour justifier tout ce qui ne va pas. Pour se rappeler surtout des combines pour tenir un jour, un mois, tout un hiver sans électricité et revérifier si on a tout le nécessaire. Ce ne sont pas les autorités, d’ailleurs, qui diffusent ce genre d’informations. Il n’y a aucun guide, aucun manuel. Ce sont des gens simples, des journalistes, des entrepreneurs, des philosophes même, qui ont un peu de notoriété peut-être sur youtube, qui re-expliquent ces choses faciles à suivre, un peu chères, peut-être, si ça dure, mais vitales. Moi je suis content d’avoir repris un peu ma vie en mains cet été, d’être sorti de la position de victime, ça m’a permit de refaire un peu la santé financière, mentale et autre, de comprendre enfin, que je ne suis pas obligé de dépendre de la situation, des autorités, des papiers ou toute autre difficulté qui puisse décourager. J’ai fait un constat, terrible, je l’avoue, j’ai analysé, je me suis fait un plan, il est loin d’être définitif mais au moins ça me guide et même si je le corrige de temps en temps, ça me fait avancer plus ou moins où je veux malgré les choses, sur lesquelles je n’ai aucun impact. Ce n’est pas la joie mais j’avais le choix : souffrir ou avancer. Souffrir j’en ai eu marre donc, logique. Et c’est le choix, que font beaucoup de personnes en Ukraine. L’avantage, si j’ose dire, de cette guerre, est qu’elle dure assez longtemps pour bien se le graver dans sa tête : tu n’as qu’une vie. Tu ne la dois à personne. Tu peux aider les autres, c’est bien et ça te rend plus heureux, même ton pays, tu peux l’aider si tu veux, si tu peux, mais toi d’abord. Pas l’Ukraine avant tout, non. Ce n’est rien, l’Ukraine, s’il n’y a personne dedans. On a bien compris ça. Les gens d’abord. Et comme l’État ne s’en occupe pas trop de ces citoyens, il ne fait que prendre et ne donne rien en retour, les gens ne veulent plus rien donner à cet état, et surtout pas leur vie. D’un côté, il y a les russes, qui insistent de plus en plus, de l’autre côté, il y a l’Ukraine, dont l’image héroïque est de plus en plus vague : on ne peut pas se mentir éternellement qu’on défend des valeurs et des libertés sur lesquelles il y a longtemps qu’on a marché dessus. Et les gens, entre les deux. Un surpoids énorme, mais on n’a pas le choix. 

02. Reportage Maurine Mercier de Kherson

03. Texte 02

Ça pourrait étonner un auditeur qui n’a jamais mis les pieds en Ukraine, qui est habitué à la logique et à l’ordre, quand il s’agit des choses évidentes, mais après tout ce temps, la seule mobilisation qu’on a eu, et qui continue de plus en plus d’ailleurs, c’est les hommes qu’on chasse dans les rues avec de moins en moins de dignité. Pas de mobilisation de l’économie. Pas de mobilisation du pouvoir. Pas de mobilisation des ressources qui sont à la disposition de l’État. Et surtout pas de mobilisation de l’intelligence. On continue, comme si de rien n’était, avec même plus d’acharnement, comme si c’était notre dernier jour, de taper dans la poche et dans les droits des citoyens, pour leur prendre encore plus, on continue de voler sur les projets de toute sorte, d’infrastructure, de protection, tout ce qui tombe sous la main. Rien n’est fait, par exemple, pour se préparer à ces attaques sur l’énergie, alors que des milliards sont gaspillés. Donc quand on nous dit, encore et encore, guerre existentielle, les russes sont des monstres, et qu’on regarde un peu dans le miroir, on ne trouve pas mieux. C’est peut être trop tard de le changer, cet ordre des choses, on ne peut peut être plus renverser cette image de l’État et c’est pour ça, qu’on essaie même pas. On va donc continuer comme ça, doivent-ils se dire, espérant qu’on va réussir à faire traîner encore et encore jusqu’à ce que l’ennemie se décompose tout seul. Si c’est le cas, tant mieux, on va trouver des bonnes paroles pour après. Si ce n’est pas le cas, tant pis pour le pays, on va toujours trouver une solution pour nous, si haut placés, l’histoire jugera mais on ne sera plus là, on s’en fout, et puis l’avis des autres, qu’est qu’on en a à fouetter. Donc voilà, chacun à sa place, s’occupant des choses qu’il considère primordiales en ce moment. Les autorités, de rester autoritaires, les haut placé, de ne pas trop descendre, les civiles, de ne pas trop se déciviliser pendant cet hiver. On va être un peu sales, c’est sûr, la douche et les repas chauds, ce sera du luxe. Peut-être même pas d’eau, parce que les pompes, ça fonctionne à l’électricité. Peut-être même pas de chiottes, pardonnez moi les détailles, parce que les égouts dans des immeubles collectifs à plusieurs étages, ça peut se bloquer aussi, surtout avec le froid. Le froid, il ne va pas nous aider non plus, celui-là. Lui il n’y est pour rien, c’est nous qui avons tant cru au progrès. Donc, s’assurer qu’on a tout le nécessaire pour se réchauffer régulièrement, encore une tâche de plus. Et puis, ça va durer quelques mois, on ne peut pas annuler le printemps non plus donc ce n’est qu’un moment à passer. Et ça ne dépend que de nous, comment, avec quelle approche et humeur, on va traverser cette période. De toute façon, ça ne va pas annuler la beauté de la neige, si jamais on en a, et des arbres tous nus qui se reposent avant de reprendre leurs activités annuelles : se faire pousser des feuilles, héberger des oiseaux. Ça ne va pas annuler les rires des enfants et des petits plaisirs du quotidien qu’on estime encore plus aux moments difficiles, aux moments de privation. On a tous les mêmes 24 par jour vous savez. Et pendant ces 24 heures, offertes par la vie, peu importe les conditions qui vont avec, on a bien le droit de rester heureux. Ceux, qui n’en ont plus, de ces 24 heures, pourraient vous le confirmer, tout silencieux qu’il sont. À quoi bon souffrir, à quoi bon stresser ou déprimer, si on les a toujours, ces 24 heures, ce cadeau, qui nous est livré au quotidien, sans faute, sans exception, sans obligation, sans jugement, sans rien demander en retour. Cadeau du ciel. Acceptons-le, soyons sympa.

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