Les Couleurs de l’Info : Ép. 14
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Ils étaient au moins 15 cette fois, ou même une vingtaine. Je suis juste sorti à la banque ce soir-là, la seule qui a trouvé le moyen d’accepter mes papiers de chercheurs d’asile et de me retirer un peu de cash sans passeport. Un peu de chaleur humaine, j’étais tout content de les avoir trouvé, à côté de chez moi en plus, pratique. Ils étaient fermés ce soir-là à cause d’une alerte. J’ai pas fait attention à celle-là, c’est tellement une habitude. Je les voyais à travers la fenêtre, ils étaient à leurs places, rangeaient les dossiers, les feuilles de papiers, l’air occupé : faute d’abris ou la flemme d’y aller ? En tout cas, j’ai attendu une demi-heure et je suis reparti sans rien. Un petit détour, ça me fera une promenade, me suis-je dit. C’en était une, en effet. Je me suis arrêté devant un immeuble, une enseigne disait “Право на захист” (Droit à la protection) – je connais cette organisation depuis mes premiers mois à Odessa, depuis Covid, depuis mes aventures avec les papiers. Ils m’avaient dit, à l’époque, oui, votre dossier est bien solide, vous avez droit à une carte de résidence et même la nationalité ukrainienne, mais il faut, effectivement, prouver que votre grand père est né là où il est né, à Donetsk, déjà occupé donc, pas d’accès aux archives, mais on ne peut pas travailler avec vous puisqu’on est payé par l’ONU pour nous occuper des réfugiés et des chercheurs d’asile. Si jamais… Voilà qu’on se retrouve. J’étais en train de prendre en photo leur numéro de téléphone (j’en ai des avocats, mais ça peut toujours servir), alors que les premiers représentants de l’état sont sortis de leur camionnette, à quelques pas de moi, m’adressant la parole en marchant assez vite. Le temps que tu réalises ce qui se passe, ils t’entourent déjà. J’avais pas peur, j’ai même l’habitude. D’habitude ça se passe vite avec moi, ils regardent mon papier temporaire, ils comprennent que je leur suis inutile (pas de suite, c’est très rare qu’il connaissent ce type de document), ils vérifient des trucs et tout, ils me posent des question sur la Russie, sur ce que je fais ici, etc. Une fois un recruteur m’a même demandé mais comment vous avez fait pour obtenir ce papier (ne comprenant toujours pas, évidemment, ce que c’est). Il faut naître en Russie, je lui ai dit, calmement. Fallait voir ces yeux. Et ben cette fois, ce n’était pas pareil. Déjà, ils étaient plus nombreux. Au moins 4 représentants des différents services se sont approchés de moi en se présentant d’abord (toujours poli), pour me demander mon papier, pour le prendre en photo et l’envoyer quelque part. Le policier me vérifie dans sa base de donnée et m’annonce que j’ai une nationalité ukrainienne. Tiens, première nouvelle. Ils insistent quoi. À un moment donné ils m’annoncent que je dois aller avec eux, pour passer une vérification chez le SBU (Service de sécurité de l’Ukraine). Je demande l’adresse, je comprends que c’est pas la bonne, je ne refuse pas mais propose de venir où ils proposent pendant les horaires un peu plus civilisés, je ne pouvais même pas joindre mes avocats, c’était le soir. Ils téléphonent, j’attends, d’autres me parlent, me posent des questions. Dommage que vous n’ayez plus votre passeport russe, me dit l’un des recruteurs, ce serait autre chose, je ne peux pas révéler tous les détails, c’est top secret, mais dommage. Celui qui voulait m’embarquer, ayant terminé ses consultations téléphoniques, m’annonce que le SBU va venir chez moi, le lendemain, de 11 heures à 13 heures, que j’ai intérêt à répondre présent sinon j’allais me retrouver en Russie. Il a pris en photo l’IMEI de mon téléphone, mon numéro de téléphone. Tout ira bien, m’a-t-il dit avec un sourire, me serrant la main. La dernière fois que j’ai entendu une phrase pareille de la part d’un policier ukrainien, je me suis retrouvé avec un tampon dans mon passeport qui m’obligeait à quitter le territoire, c’était pendant le COVID. Je suis rentré, abattu. Les avocats ne répondent pas, ça se comprend. Je connais déjà les histoires des Russes en Ukraine qui ont été déportés en Russie, échangés contre les otages. J’en connais un qui est dans la prison de l’immigration actuellement à attendre on ne sait plus quoi. Et puis, Ukraine version 2022 et Ukraine maintenant, ce n’est pas le même pays. Le même système peut-être, mais avant, on avait cette illusion d’avoir quelques règles. Là, j’ai bien compris qu’il n’y en avait plus. On peut faire ce qu’on veut de toi, et personne ne pourra te sortir de leurs pattes. J’ai bien vu, devant mes yeux, cette perspective de me retrouver devant un agent russe, qui me questionne sur tout ce que j’ai fait en Ukraine, pendant la guerre. Je vous laisse deviner les conséquences. J’ai bien senti aussi, ce que les hommes en Ukraine ressentent. Ces 30 minutes que ces chasseurs d’hommes ont passé avec moi, je me dis que peut-être ça en a sauvé quelques uns. Avec la nationalité ukrainienne c’est rapide. Hop, dans le camion. La prochaine fois, rien ne me garantit qu’ils vont avoir la gentillesse de me parler, de me poser des questions et de vérifier mes papiers. Je ne sors donc plus le soir. Je tourne la tête dans tous les sens quand je marche. J’essaie de me déplacer en taxi (ce n’est pas une garantie mais ça minimise les chances de tomber sur eux). Enfin, c’est eux qui tombent sur toi, ils te chassent littéralement, ils te suivent en voiture, ils s’arrêtent à quelques pas derrière toi et assez vite tu te retrouves entouré. J’ai attendu donc, toute la journée, personne n’est venu. Très occupé le SBU ou c’était juste une menace, parce qu’ils étaient vexé d’avoir passé autant de temps avec moi sans résultat, sans poire. Je l’ignore, mais c’était la dernière goutte. Je suis bien obligé de préparer mon départ. Il ne va pas être facile. Il y a très peu d’options pour passer la douane sans passeport, si ce n’est qu’une seule : la croix rouge. Il y a très peu de pays où j’ai la chance de me légaliser, d’une façon ou d’une autre, vu les circonstances. Je commence à faire les documents pour les chats, afin de pouvoir les faire voyager un peu une fois que je me retrouve ailleurs, sur la voie de légalisation. J’ai dû mettre en pause tout ce qui ne sert pas à cet objectif, la vie en pause quoi, état d’urgence. J’ignore encore beaucoup de choses, je consulte, je me renseigne, je regrette d’avance. Mais là, ce n’est plus une incertitude qu’on a tous ici depuis un moment. C’est la certitude que pour moi, en tout, ça va mal finir, si je laisse traîner. Les illusions, ça se paye, j’ai bien compris la leçon à plusieurs reprises pendant ces 4 ans de guerre. Guerre qui a été commencée par mon pays d’origine, la Russie, il n’y a pas de doute la-dessus. Guerre qui est loin d’être existentielle, malgré tout ce qu’on a cru. Guerre, que beaucoup vont regretter à ce que je vois, quand elle sera arrêtée d’une manière ou d’une autre, car trop de bénéficiaires qui n’investissent pas leur peau ou la peau de leurs enfants, qui en profitent. Les scandales de corruptions, qui envahissent les médias actuellement, pour nous ici c’était pas une nouvelle, ça ne surprend pas. On savait déjà tout ça, plus ou moins. Pas les détails mais sur place ça se voit très bien. La Russie n’est pas le seul ennemi pour les ukrainiens et peut-être même pas le pire. Quand on te met le couteau dans le dos par derrière, alors que tes mains sont occupées à protéger celui qui te le fait, qui va oser se permettre le plaisir de s’étonner du fait que personne ne veut plus aller au front ? Qui va oser les juger ? Qui va oser dire un mot à travers ? Qui va toujours insister, qu’il faut tenir encore et encore, qu’on n’a pas le choix ? Je vous laisse deviner. Je suis encore là et on connait mon adresse. Dire tout ce qu’on pense, tout ce qu’on a sur le cœur, sans craindre pour sa vie, on ne peut plus se permettre ce genre de luxe ici, en Ukraine.
Depuis quelques semaines, on ne peut pas non plus se permettre le luxe de rester propre quand on veut, de manger correctement, de dormir, de travailler aux heures prévues. Pendant des heures et des heures, et ce ne sont jamais les mêmes heures, l’électricité se promène ailleurs alors que mes compatriotes, ils promènent leurs drones qui coûtent beaucoup moins chers que les missiles de l’année 2022, qui sont donc de plus en plus nombreux à découvrir l’Ukraine au quotidien. Les touristes, va. Ils n’ont pas besoin de passeport ni de visa, ces traitres. Ça devient difficile de leur en vouloir seulement à eux. Après tout ce qu’on a compris sur la façon de faire du système actuel en Ukraine, cela ne semble plus noir et blanc. Surtout ces scandales de corruption en énergie, qui ont été rendus publics là, maintenant, accompagnés des coupures d’électricité qui épuisent, littéralement. Il y a même des suppositions comme quoi les américains se seraient mis d’accord avec les russes et chacun mettrait la pression à sa manière pour dégager Zelensky et son entourage pendant cet hiver. On verra donc plus de scandales et plus de coupures, en même temps, pour nous rendre fous, pour nous faire perdre toute confiance, comme si on en avait encore. Pour nous faire sortir dans la rue ? Je doute. Déjà, on sera épuisé, et puis c’est quoi l’alternative ? Qu’est-ce qu’on va réclamer ? Si on nous expliquait, on ferait semblant de réfléchir et on accepterait sans trop hésiter, mais rien n’est proposé. En tout cas pour l’instant. Baissez vos armes, d’un côté. Tenez encore : de l’autre. Bien au chaud tout les deux. Je les comprends un peu, prendre des décisions dans le froid, c’est un peu compliqué, difficile de se concentrer. Ce n’est pas le premier hiver comme ça. On ignore, si c’est le dernier et c’est plutôt ça, ce fatalisme qui pèse beaucoup plus que toute absence de confort. Avec le temps on a appris comment faire, c’est dur mais on peut survivre. Une gazinière portable à 20 euros et tu peux cuisiner. Une bouteille isotherme à 10 euros et tu as du thé pour la journée. Travailler, si c’est à distance, c’est faisable aussi, même si c’est un peu plus compliqué. Les powerbanks, les batteries pour les routeurs, la fibre optique, les générateurs. On est tous plus ou moins équipés de ces machins dont on ignorait l’importance à l’époque. On peut s’adapter à tout ça, pour un moment. Accepter ça comme mode de vie pour le restant de ses jours, souhaiter ça à ses enfants, je n’ai jamais rencontré de fanatiques pareils. Quelque chose me dit que ça ne va pas se reproduire l’année prochaine. Les russes, ils ne travaillent pas avec notre système énergétique, ils travaillent avec nos cerveaux, ils veulent étouffer toute envie de résistance à l’avenir. Afin que toute condition qu’ils imposent semble acceptable. C’est donc de la politique. Une manipulation. Je ne peux pas dire qu’ils ne réussissent pas. Il y a longtemps, qu’on ne parle plus des frontières des années 1991 et des choses de ce genre. On n’a qu’une seule envie, que ça s’arrête, d’une manière ou d’une autre. C’est ce que je constate autour de moi. Les gens veulent vivre, tout simplement. J’avais des projets culturels ici, je les ai un peu oubliés, il fallait m’occuper des affaires courantes et puis, dans mon statut de chercheur d’asile que je ne vais jamais obtenir ici sous risque de déportation, à quoi bon. Mais la veille de ma rencontre peu agréable avec les recruteurs, la veille de leurs menaces de déportation, j’ai encore rêvé de tout ça. Je suis allé encore plus loin dans mes rêves, après le centre culturel, j’ai imaginé une école d’arts. En détail, je voyais les gens que j’ai rencontré ici, les Odessites et les étrangers, y enseigner leurs métiers, leurs langues, aux autres : aux jeunes, aux vieux, peu importe, avec beaucoup de passion. Une ambiance très amicale, très calme, dans un vieux immeuble grand rénové. J’en parle et ça me fait chaud au cœur. Pendant mes aventures j’ai bien appris à faire confiance à la vie. Elle ne m’a jamais déçu. Derrière chaque obstacle il y avait toujours quelque chose qui me faisait avancer. Ce n’est peut être pas pour rien que j’ai rencontré ces recruteurs insistant pratiquement de suite. Si ce n’est pas en tant que russe, je pourrais revenir avec un autre passeport, d’un autre pays, quelques années plus tard, avec assez de tune pour des projets pareils. C’est pour ça, que je ne le prends plus mal. Je ne suis ni vexé ni triste. Un peu impatient même, car je ne sais pas du tout ce qui m’attend ailleurs et il me faut bien encore quelques mois pour préparer le coup (je ne l’appellerais pas autrement) mais j’ai hâte. Vraiment. Je vais même être très heureux et satisfait de partir, si mon pays d’origine, et mon pays de cœur, vont trouver, enfin le moyen d’arrêter ce massacre inutile, une bonne fois pour toute. En attendant, bonjour l’hiver. Et haut les coeurs, quoi, une fois de plus. Ça sert toujours. Ça aide beaucoup.
| Titulaire du compte | Antoine Gerard Claude Gautheron |
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| IBAN | MT23CFTE28004000000000005466177 |