Artem SAVART
Un Russe en Ukraine

Les Couleurs de l’Info : Ép. 15

Notre chronique mensuelle avec Françoise Wallemacq dans l’emission Les Couleurs de l’Info d’Eddy Caekelberghs sur RTBF (La Première)

Je n’aimerais vraiment pas diffuser de la haine, provoquer de la pitié, râler, vous donner l’impression que rien ne va, que tout est perdu, qu’on va tous mourir ici ou être occupés par les russes. J’aimerais beaucoup mais je ne trouve pas comment, donc, je vais plutôt demander un peu de votre participation : faites-moi une réduction, diviser par deux ou par trois ce que je dis. On ne peut vraiment pas rester objectif, quand la fatigue accompagnée des désillusions qui s’ensuivent, n’arrêtent pas de vous remettre sur terre, bien que vous rêviez d’autre chose. Bien que vous ayez envie de rester optimiste, de vous projeter un avenir plus brillant, plus calme. C’est bête mais, les obstacles : des fois on ne peut pas les nier. On est obligé de faire avec. Vous êtes au courant, peut-être, de cette attaque d’il y a une semaine, la nuit du vendredi au samedi. En quelques heures seulement, ils ont plongé toute la ville d’Odessa dans le noir, ils ont détruits toutes les sous-station importantes, d’après ce que j’ai compris. Ces trucs qui servent d’intermédiaire entre la génération et les consommateurs. Les services de la ville essaient de sauver la situation, ils ont pu raccommoder une bonne moitié des foyers mais l’autre moitié reste sans électricité. Des fois, comme ce jeudi, les gens, épuisés, bloquent des passages piétons, parce qu’ils ont carrément été refusés par les mêmes services de la ville qui, je cite, n’ont pas de câble approprié ni de budget pour l’acheter, alors que les gens n’ont pas vu de courant depuis bien avant cette attaque massive. Et bien, après cette petite manif d’une demi-heure le câble s’est vite trouvé. Bien-sûr sur les chaînes télégram on les traite de pro-russe, genre : vous ne voyez pas, la ville fait tout ce qui est possible, cette protestation ne va servir qu’aux russes, ils vont s’en servir pour leur propagande. Comme si ces chaînes télégram ukrainiennes ne faisaient pas la leur. N’empêche que les gens, qui n’avaient plus de force pour se taire, ont obtenu un peu de justice. Bref, vu l’impact, c’est bien pire qu’en 2022, quand nos chroniques sur RTBF avaient commencé, quand on ne savait pas trop quoi faire mais on avait encore beaucoup d’espoir, on se croyait fort et invincibles, malgré tout ce qui nous arrivait. On allait boire du café en Crimée au printemps 2023 selon certains représentants des autorités. Le café, en décembre 2025, on en boit quand-même, mais chez nous, si on a le gaz ou une petite gazinière portable, ou dans des coffee-shops qui ont la chance d’avoir un générateur assez puissant pour faire tourner la machine à café, assez gourmande en électricité. Travailler, surtout à distance, c’est un luxe. On spécule beaucoup sur l’économie russe qui va s’écrouler du jour au lendemain (ça va faire déjà 3 ans qu’on en parle), alors que c’est celle de l’Ukraine, si on regarde les faits, qui s’écroule. On fait aller, bien sûr, mais c’est difficile quand on est en train de perdre le pourquoi. Ce pourquoi il est reporté à bien plus tard, encore une fois, à beaucoup plus tard pour ne pas se briser le moral encore une fois suite à d’autres désillusions qu’on va se payer quand-même, j’en suis sûr. Je n’ai pas l’impression qu’on a tout vu. Les amis du président qui sont impliqués dans des scandales de corruption… on a tendance à croire que le président lui-même n’en savait rien. Pas pour lui, non, pour nous, pour notre moral. On se ment beaucoup, vous savez, pour tenir le coup. On repousse, je dirais, avec une certaine persévérance, tout ce qui pourrait nous enlever ces quelques anciennes croyances qui nous aident à tenir. Pendant quelques jours ce mois-ci j’ai aidé un journaliste français avec la traduction. On questionnait les gens dans la rue. Sur l’énergie, sur la corruption, sur les américains, sur les négociations, sur la mobilisation. Déjà, beaucoup ne veulent pas répondre, soit ils ont peur, soit ils en ont marre, en fonction du sujet… Je me souviens d’une dame du marché aux légumes, elle ne faisait que répéter des phrases patriotiques, en langue ukrainienne bien sûr, alors qu’elle parlait russe avant qu’on sorte le micro. Des phrases genre : le président il est assez fort et intelligent pour faire le ménage chez lui, il a toute notre confiance, on est avec lui jusqu’à la victoire. Alors que ces enfants sont au front. Alors que les militaires au front, n’arrêtent pas de faire des collectes d’argent pour s’acheter leur équipement, leurs drones, enfin, on voit bien que ça ne colle pas et que la corruption n’aide pas à approcher cette victoire. Mais bon, on a besoin de s’appuyer sur quelque chose, n’est-ce pas, même si ce n’est qu’une belle image. Et si on l’enlève, elle aussi, cette belle image, qu’avons nous devenir ? C’est peut-être pour ça qu’on la garde, pour l’instant. Pour éviter une guerre civile ou que le front s’écroule. Je ne sais pas si cette chronique va être la dernière. Vu la tendance, je ne sais pas où je vais me retrouver l’année prochaine : en Europe, plus ou moins volontairement, en Russie, déporté de force ou échangé contre les otages, comme déjà pas mal de mes compatriotes, qui vivaient en Ukraine dans le même statut de chercheur d’asile (bonjour les droits humains et les traités internationaux) ou en occupation, par malchance (je ne peux plus l’exclure non plus). Je vais donc profiter du moment présent, rester honnête jusqu’au bout et dire ce que je pense après tout ce temps. Le président Zelensky a trahi la confiance de son peuple. Les 70% des votes qu’il a eu en 2019, tous ces gens, ils les a trahis. Aucune de ses promesses n’a été tenue. Je précise : aucune. Dans certains cas c’est même l’inverse. Je ne l’accuse pas non, je constate juste que le système a été plus fort que lui. On peut justifier cet échec par le Covid, par la guerre bien sûr, par ce monstre de Poutine, mais bordel, tes amis qui dirigent à tes côtés, qui volent sur les aides, avec tous les services de renseignements intérieurs et extérieurs, pendant plus de 4 ans, pendant la guerre dite existentielle, comment ne pas le savoir? Ayant promis d’éliminer la corruption, essayer au contraire d’éliminer le Bureau national anticorruption d’Ukraine juste avant ces révélations? Le pouvoir en Ukraine, vu d’ici, ressemble à une bande organisée. Y a les ploucs, qui doivent se battre, qu’on chasse dans les rues à tout va, et y a les nobles, qui parlent, qui voyagent, qui causent.  Qui ont tout leur temps. Qui sont en guerre avec une autre bande un peu plus organisée, c’est tout. Quelle démocratie, quelles valeurs ? Quelle Europe ? Il y a longtemps qu’elle ne vit plus au Moyen Âge, cet Europe, et je ne parle pas de coupures d’électricité. Désolé si j’ai vexé quelqu’un, mais il ne veut pas la paix, Zelensky, il ne veut pas prendre des responsabilités qui vont suivre, parce qu’il ne s’agit pas d’une défaite de la Russie, on a bien compris. C’est les vainqueurs qu’on ne juge pas, et ce n’est pas le cas de l’Ukraine. Il va donc continuer ses voyages en Europe jusqu’à ce que l’Ukraine tombe et il pourra dire de loin : j’ai fait le maximum, vous n’avez pas assez aidé, vous nous avez pas donné ces milliards gelés russes, honte à vous, trouvez moi une place chez vous afin que je puisse faire mon gouvernement en exil, comme au beau vieux temps. Alors que les militaires au front n’arrêtent pas de répéter que si on ne s’arrête pas là, on va perdre plus. Plus de territoires et surtout plus de vie. Les territoires, ça bouge. Ça bouge tout le temps. Les vies humaines, on ne peut pas les ressusciter. On ne peut pas. Et je trouve que c’est très injuste d’utiliser comme excuse l’absence de garantie de sécurité. Il n’y en aura pas. Et même s’il y en avait, ça ne garantit rien. Ce n’est qu’un papier jusqu’à preuve du contraire. Et on a déjà prouvé le contraire une fois. La seule garantie de sécurité pour l’Ukraine serait l’Ukraine elle-même, forte en économie, forte en armée, afin que toute idée de refaire le coup de la part de la Russie ou de quelqu’un d’autre paraisse irréaliste et perdu d’avance. Il ne mise pas sur l’Ukraine alors ? Sur l’Ukraine d’aujourd’hui, avec toutes ces promesses de 2019 qui ont bien expiré, personne ne miserait, certes. Mais qui empêche de réessayer ? Qui empêche de dire au peuple : j’ai merdé, ça arrive, je ne suis qu’un simple humain, mais je crois en Ukraine et tous ensemble on va réessayer, prenant en compte toutes nos erreurs du passé, toutes nos blessures, afin de construire, enfin, ce pays de rêve de 2019. Ce serait ça, le vrai héroïsme, et pas cette promenade à Koupiansk pour montrer aux médias que tout va bien. Il est détruit, le Koupiansk. Il n’y a plus rien. Plutôt mourir c’est ça ? Elle serait où, la prochaine promenade ?

Désolé, si j’ai offensé quelqu’un. Quelqu’un qui n’est pas au front et qui est prêt à soutenir l’Ukraine jusqu’au dernier ukrainien. Ne rien céder, certes. Criez-le, sur les réseaux sociaux, criez-le plus fort, on ne vous entend pas bien. Quand les américains ont proposé leur nouveau plan de paix, accompagné des scandales de corruption, Zelensky a fait un discours, genre, il faut choisir entre perdre la dignité ou perdre un partenaire clé. Soit les 28 points trop durs, soit un hiver trop dur. Ça date du 21 novembre 2025, vous pouvez trouver facilement sur Youtube.

Il a aussi rappelé son serment du 20 mai 2019, comme quoi il a juré de servir le peuple ukrainien, qui l’a élu. Il a dit aussi qu’ils allaient travailler 24 sur 7 afin de s’assurer que parmi ces 28 points au moins deux points essentiels ne soient pas ratés : la dignité et la liberté des ukrainiens. C’est pour ça, je pense, que ça m’a mis la nausée et que ça me la remet quand j’essaie de réecouter. Au bout de 4 ans de ce cauchemar, l’hypocrisie ne se digère pas bien. L’hiver va être dur, c’est sûr, on n’en doutait pas une seconde. Il l’est déjà. Certains vont mourir, comme ils le font déjà, à cause des incendies provoqués par des bougies, dans l’espoir d’avoir un peu de lumière, à cause du froid, chez eux ou dans des hôpitaux. Beaucoup vont mourir au front, dans des tranchées, dans l’obligation de tenir la ligne encore et encore, pendant qu’on nous parle de dignité. Mais le printemps viendra, il n’y a pas de doute non plus. Même si on a perdu tout espoir d’avoir une paix, une pause, une trêve, le printemps est beau et il rassure, il nous rappelle que la vie finit toujours par gagner, finit toujours par renaître. Et ça nous donnera peut-être un peu plus de force, un peu plus de courage, avoir au moins la tête plus claire pour mieux comprendre ce qu’il faut faire pour nous, pour nos familles, pour nos proches, pour le pays, pour le monde entier, tant qu’on y est, mais pour l’instant : on va essayer de survivre. Dans le noir, dans le froid, dans l’incertitude absolue, couvert de fatigue et de désespoir, avec le sommeil défiguré par les bombardements et le stress. Le stress qui s’est incarné en nous, on ne le remarque même plus, il est passé au stade chronique. C’est bientôt Noël, le 31 décembre, une nouvelle année qui s’approche. En Europe, je suis sûr, ça se sent, ça se voit, c’est dans l’air. J’ai encore quelques souvenirs de cette vie normale. Mais ici dans ces conditions, après tout ce temps, cette magie ne semble plus fonctionner comme avant. Quelque chose a cassé. Bien que c’est temporaire, bien que tôt ou tard cette connasse de guerre va disparaître d’une façon ou d’une autre; il nous faudra bien du temps après pour retrouver cette magie de fin d’année. Il y a un mois j’avais vraiment envie d’envoyer un petit message aux amis, à la famille, aux connaissances multiples et extraordinaires que j’ai eu au cours de ces dernières années, pour leur souhaiter quelque chose de joyeux, un petit mot. Ça m’aurait fait plaisir de recontacter tout le monde. Là je vois que c’est un peu raté, pas trop d’humeur mais surtout, le travail s’est accumulé à cause des coupures, et un travail c’est précieux en ces temps-là. Je le ferai donc un peu plus tard, en janvier, histoire de prolonger les fêtes, pourquoi pas. J’aimerais que vous écoutiez cet ancien morceau de 2022. Moi, 3 ans après, ça me redonne un peu de force, un peu de courage, un peu d’espoir même. Et comme je l’ai dit au début, diviser par deux ou par trois ce que j’ai dit. C’est l’émotion et la fatigue, surtout. Je vous souhaite une belle année, et Joyeux Noël. Et merci pour tout.

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