Artem SAVART
Un Russe en Ukraine

Les Couleurs de l’Info : Ép. 16

Notre chronique mensuelle avec Françoise Wallemacq dans l’emission Les Couleurs de l’Info d’Eddy Caekelberghs sur RTBF (La Première)

Finalement, on a aussi de la neige à Odessa. Au moins, on ne subit plus ce froid pour rien. Ce n’est pas seulement joli, la neige. Pour nos pays orientaux c’est quelque chose de magique, car ça nous rappelle toujours l’enfance. Où tout était bien, malgré tout. Une sorte de voyage dans le temps. La neige, c’est aussi quelque chose de stable, qui ne change pas, qui revient pratiquement tous les ans, qui était là sous tous les régimes, pendant toutes les guerres, on la trouve dans des livres et dans des films. Elle les a tous survécu la neige et, ça aide un peu, ça aide à tenir, ça rappelle qu’on a peut-être un peu plus de chance de surmonter tout ça que ce que l’on croit et qu’il ne faut peut être pas trop s’en faire, trop exagérer, se plaindre et s’incarner dans son rôle de victime car non seulement c’est inutile, mais nuisible, ça peut détruire le peu de force qu’il nous reste. Alors, haut les coeurs on se dit, et en avant vers le printemps, comme tous les ans, avec certainement beaucoup plus de difficulté, dans des conditions plus ou moins horribles, mais toujours débrouillards, toujours debout, jusqu’à preuve du contraire. Et les conditions, ben… comment résumer. On compte les jours, on regarde la météo et on attend. On s’est fait tout petit et on économise nos ressources comme des animaux qui vivent dans la rue. Pas trop bouger, si possible, pas trop gaspiller la chaleur, l’électricité. Ils bombardent régulièrement nos voisins, c’est une habitude. Les services ukrainiens essayent de réparer, de reconnecter avec des schémas temporaires. Même si des fois ça peut prendre plusieurs jours, ils n’abandonnent pas. C’est une course. Les uns détruisent, les autres réparent. Ils redétruisent, ils réparent de nouveau. Très important d’en profiter pour recharger les appareils : les téléphones, les batteries, les stations d’énergie pour ceux qui en ont. Très important de faire attention à la tension du réseau car vu que c’est souvent connecté n’importe comment, vite fait, ça saute dans tous les sens et les appareils électriques peuvent sauter avec. Mais, si c’était notre seul problème. Cet hiver nous accueille aussi par l’absence de chauffage. Chanceux sont ceux qui vivent dans des appartements de l’époque de l’Union Soviétique, ils ont encore le gaz. Mais beaucoup sont ceux qui n’en ont pas dans leurs immeubles qui fonctionnent à 100 pour cents à l’électricité et là, c’est une catastrophe. Tu ne peux rien faire. Tu restes bloqué. On s’invente des trucs genre petite gazinière portable et des briques dessus, il parait que ça chauffe quand même un peu, mais c’est dangereux. Et puis, les tuyaux et les radiateurs, ça pète, si la température de l’eau baisse, ce qui est de plus en plus le cas. Pas sûr que l’on peut appeler ça un génocide. Mais en tout cas, j’ai du mal à comprendre en quoi ça va aider les russes avec leur guerre. On a déjà assez de pression comme ça, pensent-t-ils que nous noyer dans le froid et dans la merde va les aider à gagner ? Ou alors, pensent-ils que le printemps viendra et que les gens, déjà trop fatigués mais avec un peu plus de force pour bouger, vont faire des manifestations, renverser le pouvoir ou quelque chose dans le genre ? Ayant vécu tout ça, ne voulant plus revivre la même chose l’hiver prochain ? Va les comprendre, ces voisins. En tous cas, même si on a pas mal de choses à dire à nos soi-disant autorités, ça ne signifie pas qu’on va automatiquement aimer la Russie après tout ce que ce pays a fait pendant cette guerre. Ou alors, vont-ils proposer quelque chose, une alternative ? Fallait la proposer y a bien longtemps et d’abord à son propre peuple. Vu le fric encaissé avec le pétrole, y avait toutes les chances. Maintenant on est bon pour des dizaines d’années de haine. C’est donc soit par pur plaisir qu’ils le font, soit pour bien nous montrer que si ça continue, l’hiver prochain, on sera tous morts tout simplement et cette alternative c’est à nous de la trouver. Ces quelques mois de printemps et d’été ne vont pas être assez pour se préparer à des attaques pareilles, surtout si on n’a pas pu le faire en 4 ans avec toutes les aides qu’on a eu. De toute façon, on verra tout ça plus tard. Aujourd’hui on a bien d’autres obligations, celles d’essayer de manger correctement, de manger tout court, de ne pas se congeler comme nos produits aux balcons qui se sont transformés en frigidaires et congélateurs, en fonction de la météo. De rester propre, quel plaisir et quel luxe. On va essayer. Au moins de temps en temps. Même si c’est compliqué pour le corps, essayer de garder notre âme en toute propreté. Histoire de ne pas se désespérer totalement de la vie. De trouver quand-même un peu de bonheur dans le quotidien, tout difficile qu’il soit.

Un peu arrogant comme concept, mais je me dis des fois que je me suis retrouvé ici en ce moment de guerre pour observer de plus près la connerie humaine. Bien sûr on n’a pas beaucoup de temps pour suivre les actualités et puis pas beaucoup d’envie non plus après tout ce temps, mais ça ratrappe. Et puis, on a ce défaut, nous les humains, de vouloir toujours espérer mieux. Espérer que ce mieux nous tombe dessus, sans que nous fassions quelque chose. Ce qui est sûr, c’est qu’on est manipulé et beaucoup. Ce n’est pas l’euro, le dollar, le hryvnya ou le rouble la vrai monnaie dans ce monde. C’est notre attention. Le point clef où l’on peut appuyer et nous prendre notre temps et notre énergie car dès que tu paies attention à quelque chose, tu te crois concerné et après c’est facile : slogans, promesses, menaces, haine et te voilà déjà qui ne vit pas ta vie. Avant on avait les médias, la télé surtout, mais on avait un moment séparé pour ça, maintenant avec tous ces réseaux sociaux qui sont tout le temps avec nous, dans notre téléphone, poutine avec ces bombardements quotidiens semble moins cruel. Le missile au moins ça te tue ou non, 50/50, direct et honnête. Les soi-disant news, ça te tue aussi, mais petit à petit, ça te fait esclave, ça prend d’abord le temps pour bien profiter de toi avant que tu meurs. Ça s’empare de ton cerveau et t’empêche de vivre ta vie. Te donne des excuses aussi pour que tu puisses mettre ta vie en pause. Tes problèmes en pause. Ça t’enlève aussi toute responsabilité car c’est normal; vous avez vu ce qui se passe dans le monde ? Comment planifier quelque chose de solide dans ces conditions ? Complotiste vous me direz mais est-ce que ce n’est pas ce qui est en train de se passer ? Les instituts comme l’Otan et autres, ça va disparaître tôt ou tard, y en aura sûrement d’autres après, ça change tout le temps. Les frontières, ça va bien bouger encore dans les années qui suivent. Tout ce qui va compter au final, ce sont nos histoires personnelles et rien d’autre. Et on est en train de les consacrer à des conneries de toutes sortes. De les échanger contre des slogans, comme on a déjà fait pas mal de fois dans notre histoire. En Ukraine, on a bien eu une guerre, une vraie, une véridique, celle des valeurs, d’honneur et de dignité. Une vraie bataille. Il y avait des choix à faire, on pouvait rester honnête jusqu’au bout. Une tentative d’invasion, une réponse bien claire et pour tout dire, inattendue. Elle a été terminée en 2022 cette guerre. Tout ce qui s’est passé après ce n’est que de la politique. Du côté des autorités russes, du côté des autorités ukrainiens. Du côté des autorités des autres pays qui soutiennent à leur façon les uns et les autres. C’est une belle machine qui fonctionne. Un réacteur biologique qui digère des vies humaines, qu’on achète avec de l’argent ou de la propagande, ou en chassant dans les rues. On les jette dans cette machine diabolique qui produit quelques bénéfices pour les uns et beaucoup de tragédies pour les autres. On pouvait arrêter ce réacteur il y a bien longtemps, mais à quoi bon, tant que ça fonctionne. Et les gens, dans  tout ça, les gens recyclés dans ce réacteur, si on oublie un peu l’existence des médias et des hauts placés, l’existence de la politique ? Est-ce que les gens ont voulu une seule fois s’entretuer comme ça ? De se haïr comme ça. C’est pour ça que je dis, manipulé. Et c’est pour ça que, après tout ce temps, la seule chose qui compte pour moi c’est la vie humaine. Cette chose unique à chaque fois. Pas la peine de jouer aux victimes, ça ne sert à rien. Pas la peine de mettre sa vie en pause parce que si, parce que ça. On en aura bien d’autres belles conneries dans notre futur c’est presque garanti. La seule chose qui reste sûre : personne ne pourra te remplacer toi, et si tu es là, c’est pour une raison qui dépasse bien ce que peuvent réclamer les haut placés, c’est pas du tout dans cette direction qu’il faut chercher. Ce n’est pas ailleurs.

Je ne sors pas beaucoup, je supporte très mal le froid et puis rien qu’une idée de me retrouver encore une fois entourés des soi-disant recruteurs, chasseurs d’homme, même si légalement je ne suis pas leur client, ça tue toute envie. Mais la neige était si belle et j’ai dû attendre quelqu’un un peu plus que prévu, je me suis donc payé une promenade autour de l’Opéra. Je me suis souvenu de l’année 2015, ma première visite dans cette ville. Visite purement touristique, avec déjà des complications à la douane, interrogatoire filmé et tout, mais j’étais arrivé par avion. Chose qu’on a oublié ici. Il neigeait aussi, en 2015. Je n’ai pas pu retrouver le quartier exact, mais presque. Ce quartier où j’ai regardé les bâtiments et me suis dit: tiens, j’aimerai bien m’installer ici pour quelques années. Et puis j’ai oublié, et puis le voyage était terminé et la routine de vie a repris son quotidien. Et puis me voilà ici, ça va faire déjà 6 ans et demi. Ce n’est pas beaucoup, en termes de longueur, si je vis encore. C’est une bonne partie de ma vie, si elle s’arrête demain, mais je crois que c’est la meilleure. En me disant cette phrase en 2015 je m’imaginais une sorte de vie de bohème où j’allais avoir du temps pour moi, du temps pour savourer la vie, du temps pour toute sorte d’art et des petits plaisirs. Je pensais pouvoir mieux me retrouver ici pendant ces quelques années de paix, comme je me suis projeté ici. Et bien, pour la paix, ça dépend du dictionnaire. Si c’est la paix dans l’âme, pourquoi pas, fallait être plus précis sinon. Mais pour tout le reste, non seulement je n’ai pas été déçu, j’ai vécu beaucoup plus que je pouvais imaginer. C’est une ville extraordinaire Odessa, unique au monde. Elle en a subi des choses, elle en a subi des guerres, des changements de régime, des conneries de toutes sortes, mais elle est toujours là. Toujours belle, toujours accueillante et remplie de toutes ces belles choses du quotidien, à commencer par l’humour, qui est dans l’air, malgré tout, transpercé par cet amour pour la vie et pour les gens. Et puis cette simplicité, cette sagesse qui t’épluche de tes illusions que tu le veuilles ou non. Cette promenade d’il y a une semaine, je crois que je m’en souviendrai car j’ai bien voyagé dans le temps ce jour-là. 11 ans en arrière, hop, dans ces moments on se demande si le temps existe pour de bon. Bien sûr, je me suis posé des questions du genre mais comment on a pu en arriver là, toute cette guerre, toute cette politique qui nous prend notre temps et nos vies. Mais, questions dans le vide bien sûr car il ne valent même pas une réponse, bien qu’elle soit évidente. C’est des conneries tout ça. C’est tellement petit par rapport à la vie. C’est tellement insignifiant. Ça partira. Ce n’est qu’un moment, une épreuve si l’on veut, une catastrophe même, une tragédie humaine, mais c’est loin d’être quelque chose d’essentiel. L’essentiel, il ne faut pas le chercher par là, on nous ment, on essaie de s’emparer de notre attention par tous les moyens pour nous détourner de l’essentiel. C’est ça le vrai diable. Les autres ne sont que ses serviteurs, intentionnés ou non.

Faire un don
Merci pour votre soutien !
Vos dons sont destinés à mes missions humanitaires en Ukraine.
Carte bancaire (Stripe)
Paiements entièrement sécurisés
Vous pouvez également effectuer un virement via SEPA vers le compte ouvert au nom de mon ami et bénévole en Ukraine Antoine Gautheron.
Titulaire du compte
Antoine Gerard Claude Gautheron
IBAN
MT23CFTE28004000000000005466177
Copié dans le presse-papiers
Page actualisée