Artem SAVART
Un Russe en Ukraine

Les Couleurs de l’Info : Ép. 17

Chronique avec Françoise Wallemacq, Eddy Caekelberghs et Maurine Mercier dans l’emission Les Couleurs de l’info sur RTBF (La Première)

On a loué cet appartement il y a un mois. Les critères obligatoires, il n’y en avait pas beaucoup : le gaz. En cas de coupures d’électricité, tu peux au moins cuisiner avec, te réchauffer un peu. Rien n’est garanti, mais bon, on tente ce qu’on peut. Là, je suis sur le balcon. Il fait plus chaud qu’à l’intérieur, à cause du soleil. Il travaille à fond celuilà, il va bientôt se cacher mais le temps qu’il soit là, aucune trace de neige ne va être épargnée. Ça fond, ça coule, ça fait plein de bruits qui semblent annoncer le printemps, mais on a déjà l’habitude : ce temps bipolaire… un jour sur deux il pleut, un jour sur deux il neige. Le soleil battu par le froid qui revient. Le froid, qui ne veut pas partir, mais le soleil a tellement attendu qu’il insiste. Des fois, la pluie se transforme en petits glaçons le temps d’atterrir. Il neige, il pleut, il pleige. Au final, ça fait une ville toute glacée. Les trottoirs, les routes. Les vitres caramélisées. Ça ne dure pas vraiment mais assez pour te casser les jambes si tu n’es pas prudent. Le thermomètre ne sait plus où on va, il s’est perdu le pauvre. Sûrement fatigué comme nous tous. Ces petits bruits qui semblent annoncer le printemps, mélangé à celui des générateurs, reflètent bien notre réalité. Réalité suspendue entre deux mondes. Deux époques. D’un côté, on a déjà un pied dans cet avenir qui n’arrive pas, sûrement retardé par quelque chose d’insignifiant, un embouteillage sur les routes des anges. De l’autre côté, on a compris que ça va durer encore et encore, malgré ces soi-disant négociations dont le seul résultat pour la population est la nausée à chaque fois qu’on en entend parler. Si on a les moyens, on n’hésite plus à s’acheter des batteries, des panneaux solaires et des générateurs, qui coûtent chers mais qui vont se rentabiliser de toute façon. C’est bien raisonnable car il paraît que même si les attaques sur l’infrastructure s’arrêtent demain, on ne va pas avoir l’électricité 24 sur 7 pendant encore des années, tout est à refaire. Et loin d’être exclu que le prix va augmenter, on va sûrement mettre ça sur le dos des citoyens, qui ne peuvent plus en placer une. Une belle démocrature que cette guerre a démontré. Tu peux faire carrément ce que tu veux sous prétexte qu’il y a ce maudit voisin agresseur qui te fait la guerre. On se dit de plus en plus que c’est justement pour ce prétexte là que malgré les belles paroles et initiatives, sauf miracle ou catastrophe, ça ne va pas s’arrêter bientôt. Les auteurs de ces belles paroles et initiatives, ils ne subissent pas ce qui tombent sur la population. Ils sont au chaud, ils voyagent sans arrêt, ils sont bien nourris et logés. Ils ont des toilettes et des douches chaudes. Ils ont des moyens quoi. Des moyens que la population leur a délégué avec ce pouvoir de prendre des décisions. Ils disent que la population ne va pas accepter la perte du Donbass, et c’est pour ça qu’ils ne peuvent pas signer ce que les russes réclament être à eux, mais la population, elle, n’accepte pas beaucoup d’autres choses, elle en crie, elle n’en peut plus, mais qui a demandé son avis ? C’est une manipulation. Une escroqueries même. Je ne les accuse pas, car ça ne sert à rien, ils ne vont pas être jugés. Comme ne sont pas jugés les corrompus, qui volent sur les aides et sur le sang, comme ne sont pas jugés les soi-disant recruteurs qui tuent, de temps en temps, et qui tabassent assez souvent les hommes qu’ils chassent dans la rue. C’est pour ça que j’ai bien peur de sortir dans la rue même si je ne peux pas être mobilisé selon la loi, en tant qu’étranger et chercheur d’asile. C’est un coup de chance, ils peuvent aussi bien demander tes papiers ou t’embarquer directement, te tabasser, tout ce qui leur passera par la tête car ils savent qu’ils sont couverts. Et que ça passera presque inaperçu. Les haut placés ukrainiens, qui voyagent souvent un peu partout dans le monde, je n’ai jamais vu un seul journaliste leur poser la question sur la mobilisation, par exemple. Les journalistes des pays soi-disant libres. Les droits de l’homme et tout ça… Encore moins les politiciens qui leur serrent la main, qui leur sourient, qui leur donnent de l’argent pour… Pourquoi d’ailleurs? Pour pouvoir tenir encore deux ans, ni plus ni moins ? Qu’est ce qui va changer en deux ans ? La Russie va tomber toute seule ? Où il vous faut du temps pour mieux se préparer à quelque chose ? Pourquoi faire semblant de négocier ? Vous nous croyez tous débiles ? Vous en avez le droit, par contre, on vous a choisi en bonnes traditions démocratiques, rien à dire.

Je réfléchis souvent à la seconde guerre mondiale. Normale, c’est la première qui vient en tête quand on cherche à comparer. C’est facile d’en parler, d’en discuter après. Même si tout n’est pas toujours évident, on peut essayer de comprendre, on peut lire des témoignages, creuser, déduire, mais une chose est claire – c’est terminé pour eux, d’une manière ou d’une autre. Ce que moi j’essaie d’imaginer, c’est leur vie avant que ce soit terminé. Avant que ce soit clair et définitif. Le fait que beaucoup ont survécu me redonne du courage et de l’espoir, certes, mais est-ce qu’ils ressentaient la même chose que nous ? Quels étaient leurs espoirs, leurs doutes, qu’est ce qu’ils se posaient comme questions, de quel avenir rêvaient-ils ? Rêvaient-ils tout court ? Je connais des gens qui ne rêvent que d’une chose : aller voir la mer, alors qu’ils habitent à Odessa, à 15 minutes de cette mer. Sauf que, une seule sortie peut leur coûter leur santé, leur liberté, leur vie. Je ne connais personne qui considère toujours cette guerre comme existentielle. Et c’en n’est pas une. Au bout de 4 ans, c’est bien évident. Les haut placés, sûrement par inertie, parce que ça fonctionnait avant et c’est une belle excuse, continuent de le dire, mais, à moins qu’ils soient complètement débiles, à regarder ce qu’ils font derrière, ils ne doivent pas y croire non plus. Des slogans, au bout de 4 ans, ça donne envie de vomir, de devenir sourd, de partir très loin dans cette immigration interne, cet état d’hibernation, que beaucoup pratiquent pour tenir encore et encore, comme on l’exige. La corruption totale, sur tous les niveaux, ne s’excuse pas par les attaques russe. Ça ne colle pas. Au bout de 4 ans, si cette guerre était existentielle, elle aurait dû être éliminée comme telle. Les mensonges les plus hauts prononcés publiquement, qui se remplacent par d’autres mensonges le lendemain, auraient dû cesser d’exister, si cette guerre était existentielle. Seule la franchise totale et la mobilisation totale des autorités d’abord, pour donner l’exemple, aurait pu aider la mobilisation des hommes. La négligence criminelle de ces autorités, qui n’ont absolument rien fait à Kiev ou à Odessa pour se préparer à ces attaques à l’infrastructure, à la quatrième année de cette maudite guerre existentielle, alors qu’ils avaient tous les moyens et assez de temps pour le faire, crier que les russes sont des monstres, ça n’aide pas non plus. C’est une excuse très faible. Au bout de 4 ans, on peut constater, avec tristesse, que rien n’a été fait, pour changer ou ne serait-ce qu’améliorer un peu le système qui règne en Ukraine pendant toute cette période d’indépendance. Les tuyaux qui craquent maintenant dans des immeubles à Kiev, datent de l’époque de l’Union soviétique, la plupart. Le système énergétique aussi. Sans citer le reste. Et au lieu de discuter publiquement des changements possible du système actuel qui a bel et bien prouvé son inefficacité au bout de 4 ans de cette guerre purement existentielle, au lieu d’essayer de le changer, on nous bombardent des informations sur des visites officiel, sur des discours puissant et significatifs des représentants du pays avec tel ou tel haut placé d’un autre pays, qui nous soutient sûrement, qui est d’accord que les russes sont toujours des monstres et qu’on va tenir bon, tous ensemble, qu’on va pas céder. Tout en continuant de voler, tout en continuant d’éliminer toute dignité et liberté : choses qui ne semblent plus résider en Ukraine, ils ont aussi voté par leur pieds, comme des millions d’ukrainiens. Comme vont faire d’autres millions, si jamais l’occasion et les moyens se présentent. Si rien ne change. Et rien ne va changer, si on continue comme ça, malgré les belles paroles, c’est bien logique, très facile à comprendre au bout de 4 ans. Il m’est de plus en plus difficile physiquement d’écrire nos chroniques parce que le corps n’arrive pas à bien digérer toute cette stupidité de guerre qui ne fait que s’intensifier alors qu’on fait semblant d’essayer de l’arrêter. Avant c’était des petites déprimes de 2-3 jours. Cette fois, j’ai été pratiquement paralysé pendant quelques heures peu de temps après le premier coup de crayon. Je ne sentais plus mon corps, je suis resté allongé, on m’a aidé à manger. Quand j’ai réussi à me lever, je ne sentais toujours pas mes membres. Je pouvais les contrôler plus ou moins, je les voyais bouger mais j’étais ailleurs. On faisait deux. C’est la première fois que ça m’arrive. Ce n’est pas pour me plaindre que je le dis, je l’accepte, je suis même content que ce soit sorti de cette façon. Je me sens bien maintenant, en très bonne santé et plein d’énergie. C’est pour partager avec vous à quel point on en a marre de cette absurdité. À quel point c’est indigérable. À quel point c’est le monde à l’envers. Tu peux exister, faire ta vie, dans des conditions bien horribles, tu t’adaptes, mais quand le moment de vérité arrive, quand tu te poses des vraies questions, quand tu es en face de ce pourquoi que tu évites, qui n’est pas le tient, qu’on t’impose :  tu craques, tu pleures. Tu n’accepte pas cette absurdité des choses. Comme je disais il y a deux ans ou plus dans l’une des chroniques, le peuple et le pouvoir ne vivent pas dans le même monde et ça va nous mener tôt ou tard à une fosse commune dans laquelle on va tous glisser. C’est elle, qui va nous réunir, tout compte fait, si on ne change pas de direction. On touche déjà le bord, j’ai l’impression.

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