Les Couleurs de l’Info : Ép. 18
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Coucou. C’est nous. Toujours là. Les survivants de cet hiver. Pas tous, bien entendu. Mais l0a plupart quand même, donc pas de catastrophe, se dit-on. On peut passer à autre chose. Pour l’instant. Si seulement on savait ce que c’est cette autre chose. Depuis un moment on n’en voit qu’une, qui nous bloque. Ou plutôt qui fait semblant de nous bloquer. C’est vrai, cette vie en pause, bien méchante qu’elle soit, nous sert aussi d’une grande excuse. On se fait tout petit, on survit, on ne s’occupe pas des conneries de bourgeois, comme la philosophie, l’avenir, le sens de la vie, des choses un peu plus stratégiques que qu’est-ce qu’on va bouffer ce soir, comment ne pas crever du froid dans les jours à venir et des trucs dans le genre. Pas le temps, certes, la survie d’abord, et on verra après. Ça nous décrit bien, ce “pas le temps” ukrainien. Il est jamais temps pour des choses importantes, on a toujours une excuse. La guerre, bien sûr, c’en est une, et assez indiscutable. Tu ne peux pas en placer une de travers sans te faire traiter de pro-russe. Tu ne peux pas, si tu as une certaine notoriété, assez grande pour te faire remarquer par les autorités, parler publiquement de ce qui ne va toujours pas dans le pays, sans prendre le risque d’être sanctionné ou pire, mis en prison pour trahison. Si c’est une liberté, je dois avoir des lacunes dans mon vocabulaire. La même liberté en Russie, je l’ai fuie en 2019. J’étais content d’ailleurs de croire en retrouver une de vraie, en Ukraine. Comme, je pense, 73% des voteurs ukrainiens qui ont choisi le président actuel. Président de paix, anti-corruption, etcetera etcetera. Si on réécoute les promesses… Aujourd’hui ça fait 7 ans qu’il est au pouvoir. Suis-je peut-être une mauvaise source d’information, mais je ne connais personne qui serait satisfait des résultats, qui ne sont pas prêts à être complets. Il n’a pas encore terminé, lui. Vous, en Europe, vous avez forcément une autre image de lui. C’est normal, car depuis un moment c’est évident qu’il ne travaille que pour maintenir cette image du héros, résistant et protecteur de l’Europe. Dirigeant d’un pays qui ne s’est pas soumis au monstre russe, qui résiste pendant tout ce temps, qui défend, malgré les difficultés, la liberté, la dignité. Et l’indépendance… L’indépendance de la Russie, peut-être, mais peut-on parler d’une vraie indépendance si on est à moitié financé par d’autres pays dont les dirigeants, je ne me retiens plus, sont intéressés que ça continue ? Bien sûr, ils l’accueillent avec des sourires, les bras ouverts, il exerce bien son rôle. Son homologue allemand serait même prêt à lui envoyer des hommes ukrainiens qui ont trouvé refuge en Allemagne, qui ont fui la mobilisation en Ukraine. Réfléchissez un peu sur ce qui se passe réellement, oubliez un peu les slogans et les grandes paroles, si belle qu’on a envie d’y croire, d’y croire sincèrement. L’Europe, qui payent les autorités ukrainiennes pour qu’elles continuent d’envoyer des pauvres ukrainiens en tant que viande au front, pour soi-disant retenir la Russie encore et encore. Pas pour gagner la guerre, non. Juste, qu’elle reste coincée, au cas où. Le mot viande ne vous plaît peut-être pas ? Et comment appelez-vous les vaches qu’on butte pour manger ? Est-ce leur choix ou est-ce quelqu’un qui a décidé pour eux ? Quand vous en achetez au magasin vous n’y pensez pas, c’est assez joli, empaqueté et propre, ce morceau de viande. Tout comme l’image de l’Ukraine en Europe, bien emballée. Mais derrière cette image, derrière ce marketing mortel, vous allez découvrir des choses pas agréables. Imaginez, par exemple, un homme, qui ne sort plus de chez lui pendant des années. Il n’a pas assez d’argent pour payer des pots de vins à continuité et puis ce n’est jamais garanti qu’il ne sera quand même pas envoyé au front dont il ne reviendra certainement pas. Il n’a pas de bracelet non, en tout cas pas pour l’instant. Il a peut-être des comptes en banque bloqués à cause des amendes automatiques vu qu’il ne se présente pas auprès des autorités compétentes, mais ce n’est plus très grave, on peut gérer. Il n’a rien fait de mal, il ne veut juste pas mourir pour des idées qui ne sont pas les siennes. Et même les siennes, il n’irait peut-être pas les défendre avec une mitraillette. Il n’est pas assigné à résidence officiellement, certes, il s’est enfermé tout seul. Pourquoi pourriez-vous me demander ? Il est libre non ? Il peut circuler. Et bien s’il fait ça, il a de très grandes chances de tomber sur des soi-disant recruteurs. Et alors, me diriez-vous ? Un recruteur, il doit recruter, convaincre, c’est un ambassadeur de l’armée censé trouver des volontaires, promouvoir l’idée de servir son pays, répondre aux questions, aider, accompagner dans la démarche ? Qu’est ce qui se passe en réalité ? Deux voitures, des fois deux camionnettes, des fois une camionnette et une berline, qui parcourent la ville, assez lentement. Ils évitent, pour une raison que j’ignore, de s’arrêter aux endroits où il y a beaucoup de monde. Et dès qu’ils aperçoivent un homme qui marche tout seul, qui est très probablement sorti 5 minutes acheter du pain ou un petit truc pour la maison, ils s’arrêtent, ils l’entourent. Des fois ils se présentent et montrent même leur papiers, des fois non. Et il passent à l’action, assez direct. Vos papiers et tout ça. Même si moi, officiellement, je ne dois pas les intéresser, n’étant pas citoyen ukrainien, je tremble quand même à chaque fois qu’ils tombent sur moi, car je ne suis pas assez courageux pour me battre contre une quinzaine de personnes assez musclées, avec des visages cachés et parfois même armées. Qu’est que les employées d’une banque, par exemple, peuvent faire contre une poignée d’hommes avec des visages cachés et armés, qui leur réclameraient, par exemple, de donner tout l’argent des caisses ? Obéir, n’est-ce pas? Et qu’est-ce qui se passe, si vous n’obéissez pas ? Comment, d’ailleurs, pourrait-on appeler ce genre de personnes qui s’introduisent tout d’un coup dans vos activités courantes, habillées de la sorte, qui vous réclament soudainement des choses que vous ne pensiez même pas leur donner, même en rêves, surtout pas selon votre volonté, mais qui vous forcent de le faire ? Donnez-moi ce mot, que vos dirigeants et surtout nos dirigeants ne vont jamais prononcer en parlant de cette nouvelle noblesse ? Et quelle est la différence, dites-le moi, si vous savez, avec les mêmes privilégiés, si j’ose dire, qui circulaient dans les rues des villes occupées par Hitler, par exemple ? Où est-ce autre chose ? Où vais-je trop loin en le disant ? Dites, ce que vous en pensez réellement à la moitié de la population en Ukraine. Aux hommes, qui, si jamais ils sortent, vont très probablement être empaquetés par cette noblesse d’aujourd’hui dans l’une de ces camionnettes pourries, racketté sur place, s’il y a de quoi ou, faute d’argent, envoyés au front assez rapidement, malgré l’état de leur santé, malgré le nombre d’enfants qu’ils nourrissent, malgré leur convictions et croyances et surtout contre leur volonté. Volonté… ce mot qui me rappelle l’année 2022, il était à la mode quand on parlait des ukrainiens. Dites-le à leur femmes, qui vont les chercher, parce qu’ils ne vont très probablement plus jamais revenir ces hommes, surtout pas ce soir. Il le faut, certains osent dire. Certains qui ne sont pas au front, bizarrement. Il le faut pour protéger… mais quoi ? Protéger quoi ? Son droit à l’abattoir ? Ou croit-on vraiment, qu’après la guerre, si jamais elle s’arrête, on va avoir droit à autre chose de la part de ces autorités-là, que les hommes en Ukraine, ne veulent plus protéger ? Quand est-ce qu’on va arrêter de se mentir ? Quand est-ce qu’on va commencer à appeler les choses par leur noms ? Il y a les serfs et les seigneurs. Les seigneurs disent aux serfs ce qu’ils doivent ou ne doivent pas faire sous menace de prison ou de mort. Année 2026. Odessa, Ukraine. Future démocratie européenne (selon les seigneurs qui utilisent cette formule en tant que fausse monnaie pour redonner un peu d’espoir aux serfs et éviter les émeutes le plus longtemps possible)
Vous allez peut-être me dire, que je suis devenu pro-russe, petit à petit. Moi même je me soupçonnerait parce que c’est tellement à la mode dans les médias de nommer comme ça tous ceux qui disent quelque chose de désagréable sur l’Ukraine. Mais je vis dedans, je le vois, je ne fais que partager ce que j’observe. Et si jamais Odessa est envahi par les russes, ce que je n’exclue pas (ce serait bête d’exclure des choses incroyables de nos jours) je risque bien des choses, si cela peut vous suffire comme justification. C’est juste que j’en ai ras le bol de m’autocensurer tout le temps. J’ai envie de crier, à vrai dire, mais toujours cette question : à quoi bon ? Qu’est-ce que ça change ? T’es trop petit. Et tu ne proposes pas de solutions. Que peut-on faire si les Russes continuent la guerre ? Je ne sais pas, demandez aux finlandais, peut-être. Ils ont préféré à l’époque de garder leurs hommes en vie, de céder ce que l’envahisseur réclamait et de construire sur le reste du territoire un pays dont beaucoup de russes sont jaloux. Les frontières, ça bouge. Les hommes morts, ça ne bouge plus. Oui, je dis encore des choses, ce serait anticonstitutionnel de le faire. Et qu’est ce qu’elle dit, cette constitution, sur la mobilisation et le fait que tu ne rentres plus chez toi après avoir rencontré des recruteurs dans la rue ? Renseignez-vous, c’est intéressant. Sans parler de la corruption, des ressources qui appartiendraient au peuple et de l’objectif principal de cette constitution : la primauté des droits et libertés de l’être humain. La solution que je proposerais, que beaucoup de gens proposent mais que les autorités actuelles ignorent, serait d’abord de respecter cette constitution au sens propre, ce serait déjà un bon début. Mettre l’homme d’abord, et l’État au service de l’homme et pas l’inverse. Et construire ses stratégies à partir de là. Donnez d’abord envie de protéger ce pays. Si vous devez forcer les gens avec votre mobilisation, c’est qu’il n’y a rien de précieux à protéger, les gens ne croient plus, ni à vous, ni en l’Ukraine qui n’a pas su digérer, encore une fois, les promesses électorales déjà expirées. Un pays digne d’être protégé, ce serait peut-être d’abord un pays où une grand-mère n’a pas à survivre en vendant dans la rue des fleurs volées au cimetière parce que sa retraite ne dépasse même pas cent euros. Un pays qui fait du business avec ses voisins, au lieu de préférer la guerre, les menaces à la Vénézuélienne et les querelles ? Avec qui, à part la Roumanie, on est toujours amis ? Un pays qui n’a pas besoin de fabriquer des ennemis permanents pour expliquer pourquoi il n’a jamais su devenir habitable. Un pays où l’infrastructure soviétique n’attend pas simplement de s’écrouler d’elle-même, avec ou sans missiles russes, pour être reconstruite. Un pays où la police et les hommes en uniforme militaire ne font pas peur. Un pays où le tribunal n’est pas une vente aux enchères. Un pays où un juge coûte plus cher à corrompre qu’à respecter. Un pays où l’hôpital soigne, et une ambulance arrive plus vite qu’un avis de mobilisation. Où l’école apprend autre chose que la patience et l’humiliation, où les enfants apprennent à vivre, pas seulement à survivre en haïssant. Un pays où avoir trois enfants n’est pas une condamnation à la misère et fonder une famille n’est pas un acte d’inconscience, même en temps de guerre, si jamais elle revient. Un pays d’où l’on ne fuit pas par millions, un pays où l’on revient. Un pays, où servir sa patrie commence par pouvoir y vivre dignement. Un pays où l’argent sert à refaire les routes, les ponts, les canalisations, les hôpitaux, les centrales, les écoles, au lieu de disparaître dans les poches, dans les slogans ou dans les appartements à 500 millions d’euros à Monaco. Moitié d’un milliard, vous vous rendez compte ? En pleine guerre et pendant les coupures d’électricité, un appartement acheté par un oligarque qui dirige, entre autres, la compagnie énergétique de l’Ukraine. Celle qui nous facture et qui augmente les prix pour soi-disant reconstruire après les attaques.
Les bruits que vous entendez, c’est ce qu’on vit au quotidien, c’est notre routine habituelle de pratiquement tous les jours maintenant. Ou plutôt, toutes les nuits. Vous rajoutez à ça ce pays de rêve qui n’existe pas même dans le discours, remplacé dans ce discours par LE devoir et le monstre russe, qui excuse toute absence de vision et vous comprenez pourquoi et à quel point on a perdu le sens de la vie. Emprisonné dans ce massacre sans issue. D’un côté les russes, et de l’autre… bref. Nous les humains, on a tendance à oublier les horreurs assez vite, pour pouvoir tourner la page, ça doit être biologique. Encore plus vite en Ukraine, car il y en a tellement qu’on ne sait plus par où commencer à oublier. Des émotions profondes, c’est un luxe. Tu vois les trous se multiplier dans les immeubles et ça ne te fait plus rien. Tu passes comme si de rien n’était. Une dépression sous forme chronique, peut-être. Mais cet hiver-là, je doute qu’on l’oublie. Parce que si ça continue, le prochain sera encore pire. Plus de morts, et rien ne sera fait pour s’y préparer. On ne parle même plus d’arrêter cette guerre, on ira jusqu’au bout, c’est compris. Mais les autorités ne se préparent même pas pour l’été, qu’on risque de passer sans eau potable si les Russes continuent d’insister. Alors pourquoi prépareraient-ils l’hiver ? Aucune analyse. Aucun changement. Juste les mêmes phrases répétées à chaque attaque. Est-ce déjà une négligence criminelle ou pas encore ?
Si ça fonctionne, surtout si tu ne sais pas pourquoi, ne change rien. Première règle d’ingénieur, bien connue ici. Connue depuis bien avant l’indépendance. Tu ne touches surtout à rien, jusqu’à ce que ça s’écroule. Et des fois, c’est le cas.
| Titulaire du compte | Antoine Gerard Claude Gautheron |
|---|---|
| IBAN | MT23CFTE28004000000000005466177 |