Les Couleurs de l’Info : Ép. 19
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En Ukraine, tout va bien. Non, franchement, pourquoi s’inquiéter. On autorise même les défilés du 9 mai à Moscou en sortant des décrets spéciaux. Il est fort, notre président. Puissant, rien à dire. Pauvres Russes, avec leur parade minable et pathétique. Bien joué, monsieur le président. Quelle générosité ! Voudriez-vous pas en sortir un autre qui aurait interdit aux drones et missiles russes d’entrer dans l’espace aérien de l’Ukraine ? Pour les ukrainiens, qui les reçoivent sur leur tête au quotidien, ça aurait plus de sens, vous ne trouvez pas ? Ou serait-ce trop perceptible comme absurdité ? Certes, il faut trouver du temps pour rigoler, même en pleine guerre, même quand on est si haut placé, surtout quand on est si haut placé. Ça fait tellement rire, ça nous rappelle le beau temps où vous étiez acteur de cinéma et animiez vos émissions de divertissement très populaires en Ukraine à l’époque, ce qui a largement contribué, entre autres, à votre victoire aux présidentielles. On ne connaissait pas trop, par contre, à l’époque, votre ami et partenaire, devenu votre chef de l’office du Président pour un bon moment, que vous avez déjà licencié il y a quelques mois, certes, qui se retrouve à nouveau au cœur des scandales de corruption. Bizarre que vous ne dîtes rien à ce propos. Bizarre que vous ne sortez pas des lois qui interdisent aux gens d’imaginer le visage de ce quatrième futur propriétaire de ces villas de luxe qui font l’objet, ou plutôt le prétexte de cette nouvelle série du même scandale de corruption, où bizarrement que des gens de votre entourage sont impliqués. Il s’appelle Vova, ce quatrième. Volodymir. Coïncidence, sûrement. Trop évidente, même pour le Bureau anti-corruption de l’Ukraine qui s’occupe de l’affaire. Même eux n’ont pas le courage d’aller jusqu’au bout, de nommer officiellement ce quatrième figurant qu’on appelle Vova dans ces 1 000 heures d’enregistrements d’écoutes téléphoniques. Ces petites maisonnettes, ça montre bien le niveau de cynisme, mais c’est que dalle. Y en a de tout dans ces enregistrements : une corruption d’une ampleur sans précédent pendant la guerre, le détournement de fonds dans le secteur de l’énergie, le transfert d’une partie de l’argent vers Moscou, la livraison de gilets pare-balles de mauvaise qualité au front par vos proches, la nomination et la destitution de ministres par des personnes qui n’ont rien à voir avec cela, une caisse commune de plusieurs centaines de millions de dollars, le financement prioritaire de la société FirePoint, des stratagèmes de blanchiment d’argent. Mais vous ne dites rien à propos de cela. La ligne officielle, propagé dans les médias et sur les réseaux sociaux, tente de nous convaincre, d’une part, que le président n’est pas au courant de tout cela et que, face à une telle pression, nous devons plus que jamais nous rallier à lui, et d’autre part, que l’existence même de tels scandales montre qu’en Ukraine, on lutte réellement contre la corruption, quoi qu’il arrive, et que cela nous rapproche de l’Europe. Et bien sûr, que le fait de trop en parler publiquement revient à diffuser les idées russes, car cela aide l’ennemi et affaiblit le soutien à l’Ukraine. Mais est-ce le discours qui affaiblit le soutien ? Vraiment ? Est-ce la faute de ceux qui en parlent ? Ou peut-être ceux qui l’ont fait, qui le font, en portent au moins une partie de responsabilité ? Fallait pas le faire peut-être tout simplement ? Derrière chaque dollar, chaque euro détourné se cachent des vies perdues. Pas assez d’équipement, de médicaments, de voitures, d’armes qui fonctionnent proprement – mais non, certes, il ne faut pas en parler, il faut se réunir autour du leader. Qui n’arrête pas de voyager, de faire des discours, de signer des traités. Qu’en est-il de ces alliances de défense de 2024 ? Il y en avait 28, non ? Et ces drones que nous vendons soi-disant aux pays arabes depuis cette année… Sommes-nous vraiment si performants en matière de défense aérienne ? Que du flan. En ce moment même des missiles et des drones russes se promènent librement en Ukraine par dizaines. Ça n’arrête plus depuis quelques jours. Après une courte trêve autour du 9 mai, ils se sont lâchés les minables qui n’ont rien à montrer sur leur parade de pauvres. Mais quelle bande d’ingrats ! On leur a permis d’organiser un défilé par décret spécial, ils l’ont fait, et après, ils recommencent. Mais à part ça, tout va très bien, oui. Tout va très bien en Ukraine.
Pour tout vous dire, ce qui agace le plus, ce n’est pas la guerre en soi et le fait qu’elle ne va pas s’arrêter ni demain, ni quand on croit, parce qu’on n’en sait rien. La guerre, on est habitué, elle fait partie de notre vie, elle ne surprend pas, elle est même assez honnête, je dirais, il n’y a aucune hypocrisie entre toi, qui te cache dans ta salle de bain, comme si ça pouvait aider, et le drone ou le missile au dessus de ta tête, qui va, probablement, tomber sur toi, ou sur un autre. Il n’y a rien à discuter, c’est concret, 50/50. T’as survécu, t’es content. Au front, j’imagine, c’est encore beaucoup plus concret. Tandis que tout ce qui se passe en dehors de ces petits moment de vérité, fréquents et nombreux mais court, ça, on n’en peut plus. Ça épuise, ça pèse parce que consciemment ou pas on repère que c’est complètement déconnecté de la réalité. Tout ce qu’on nous propose comme actualités au quotidien, il n’y a rien de franc la-dedans. L’élite, elle vit sa vie, elle poursuit ses intérêts. Nous les simples ploucs, il est peut-être temps qu’on trouve le moyen de décider par nous-même ce qui va ou ne va pas nous arriver, dans le cadre du prévisible, au moins. La confiance, ça se brise en très peu de temps. Et après plus de quatre ans de va-et-vient de nos représentants officiels, d’actions contradictoires, souvent criminelles et parfois carrément stupides sur la scène politique nationale et internationale, il devient évident que nous n’avons rien en commun avec eux, si ce n’est peut-être le cimetière. Et encore, ce n’est pas sûr. Le sable utilisé pour remblayer ces quatre propriétés de luxe impliquées dans le dernier scandale de corruption avait été volé dans le cimetière le plus proche. On nous vend des promesses d’une potentielle adhésion à l’UE : c’est pour très bientôt, d’ici quelques instants, c’est presque fait. On nous vend des alliances puissantes avec une multitude de pays différents, qui aboutissent soit à des résultats médiocres, soit à rien du tout. Notre Constitution prévoit toujours l’adhésion à l’OTAN, qui non seulement ne nous attend pas, mais nous dit ouvertement non. Au moins, c’est une bonne chose que nous ayons cessé d’en parler comme d’une victoire inévitable. On nous vend l’idée d’une guerre éternelle contre la Russie, car sans cette guerre, celle-ci ne pourrait soi-disant pas exister. Or, si l’on réfléchit à ce qui soutient le pouvoir actuel en Ukraine, rien d’autre que la guerre ne vient à l’esprit. Rares sont les imbéciles qui seraient prêts à supporter une telle humiliation après la guerre. On nous vend l’obligation d’aller mourir dans les tranchées, non seulement sans fournir le nécessaire, mais aussi en détournant l’aide des autres pays et les fonds publics. On bafoue la dignité humaine en fermant les frontières et en recourant à des méthodes de mobilisation criminelles. On nous sert sans cesse des sujets de discorde afin que nous ayons de quoi nous disputer entre nous, pour éviter à tout prix que nous ne nous unissions en une force plus puissante encore que la plus puissante des puissances. Je répète délibérément à plusieurs reprises le mot « puissant », car il est depuis longtemps devenu, sinon un terme péjoratif, du moins un terme ironique : le président ne cesse de le répéter dans pratiquement chacune de ses allocutions, quel que soit le sujet. Et malgré tout cela, ce soi-disant État n’assume aucune responsabilité et n’a pas l’intention d’en assumer. Toute la responsabilité retombe sur ceux qui, selon eux, doivent crever dans les tranchées ou sous les frappes de drones au nom de tout ce lavage de cerveau qui n’a rien à voir avec la réalité. Alors, je dirais que non. Ça suffit. Chacun pour soi. Ne soyez pas surpris que le peuple vous méprise et ne veuille pas mourir pour vous. Ne soyez pas surpris que les représentants des autorités se fassent tabasser lorsqu’ils tentent de voler, de frapper ou de tuer des hommes dans la rue. Et ne vous offusquez pas que de moins en moins de gens se taisent sur le fait que vous êtes de véritables ordures. La Russie, bien sûr, est un agresseur. Et elle mérite un tribunal spécial. Mais vous aussi, vous en méritez un, aussi mignons que vous essayiez de paraître. En attendant, bien sûr, continuez à faire votre petit numéro devant les caméras, tant sur la scène politique intérieure qu’extérieure. Personne n’y croit plus, et si cela ne coûtait pas des vies humaines, ce serait même drôle.
Vous voyez, toutes ces visites officielles, ces rencontres, ces déclarations et tout le tapage qui s’en fait autour… après cinq ans de guerre, ça n’intéresse plus grand monde ici. Trump a rencontré Xi pour se partager quelque chose ? Bien sûr. Zelensky a traité Poutine ou la Russie de quelque chose ? Et ensuite ? Poutine ou ses complices ont menacé d’utiliser des armes nucléaires ? Ouah, ça alors ! Ce n’est que dans les médias et sur les réseaux sociaux que l’on ne cesse de disséquer le moindre mouvement de sourcil de tel ou tel dirigeant : on cherche à découvrir les soi-disant causes réelles de cette instabilité musculaire, on met le doigt sur la paille dans l’œil qui aurait pu provoquer ce mouvement involontaire ou, au contraire, volontaire.
Quand tout le monde se croit obligé de donner son avis sur tel ou tel sujet, problème, catastrophe, ça donne envie de se taire. Une sorte d’autocensure ou une tentative de ne pas se salir la langue en remuant le même caca. Ou les deux. Et puis, tout le monde, ce n’est loin TOUT le monde. C’est une petite partie du monde qui se voit le plus. Merci, réseaux sociaux, comme pour chaque pièce de monnaie dans notre portefeuille du quotidien il y a toujours les deux: pile et face. Deux amis inséparables. Et même si ce portefeuille en crève de rester constamment bourré de ces outils, on n’en devient pas plus riche. La richesse de demain, la vraie, sera le calme. Le calme et la non-vitesse, la capacité de se recentrer, la possibilité de faire une pause et de ne pas se précipiter malgré ce qui se passe autour. Plus on va arriver à digérer tout ça sans être concerné intérieurement, plus on sera riche. Le compte en banque c’est bien, mais souvent ça n’aide pas. Il faut avoir les deux en fait, de l’argent, et du calme, pour pouvoir traverser les prochaines années. Les valeurs, c’est foutu. C’est la loi du plus fort. Ça l’a toujours été, sauf qu’on était plus hypocrite. Si tu crois à quelque chose, devient fort et fonce, partage, diffuse. Sinon tais toi, me suis-je dis, y a pas de raison pour se plaindre, ça ne va pas t’aider, ça va te transformer en poufiasse qui pourra rien faire ni pour toi-même, ni pour les autres. Si demain y a des explosions nucléaires un peu partout, ne t’inquiète surtout pas. Assume les dégât, évalue les risques et agit comme si c’était déjà fait, ne crois plus aux illusions et n’essaie pas d’en déléguer la responsabilité à des gens que tu ne connais même pas, dont tu écoutes pourtant les déclarations contradictoires pour… tu ne sais même plus pourquoi, mais ça t’agasse. Ça te détourne, ça envahit surtout ton attention, ton calme, tes ressources essentielles auxquelles tu dois veiller le plus. Et c’est avec ça qu’ils agissent. Imagine, si demain on se taisait tous. Qu’est-ce qu’ils deviendraient, ces amateurs de grandes paroles ? Que deviendront alors tous ces amateurs de grandes paroles ? Comment et qui vont-ils pousser à s’entre-tuer pour défendre leurs intérêts ? Qui aura besoin d’eux ? Le véritable carburant qui les intéresse tous et qui leur permet de continuer à fonctionner année après année, ce n’est pas le pétrole. C’est notre attention. Et bien sûr, nous ne pouvons pas les priver complètement de ce carburant, car, selon notre nature humaine, nous aimons aussi beaucoup rejeter la responsabilité sur quelqu’un que nous avons soi-disant choisi. Mais au moins, compte tenu du bordel qui s’annonce avec la course aux armements, les menaces nucléaires, l’intelligence artificielle et le camp de concentration numérique qui, d’une manière ou d’une autre, est déjà inévitable, ne devrions-nous pas cesser de l’accélérer et de l’alimenter ? Le monde évolue à un rythme effréné et tout le monde ne sera pas capable de s’adapter à ces changements. Il nous appartient, au moins, de prendre notre vie en main, car personne de l’extérieur – ni notre propre État, ni un autre – ne viendra à notre secours, leurs intérêts étant tout autres. Et il ne s’agit pas seulement de l’Ukraine.
| Titulaire du compte | Antoine Gerard Claude Gautheron |
|---|---|
| IBAN | MT23CFTE28004000000000005466177 |