Artem SAVART
Un Russe en Ukraine

Les Couleurs de l’Info : Ép. 20

Chronique avec Françoise Wallemacq, Eddy Caekelberghs et Maurine Mercier dans l’emission Les Couleurs de l’info sur RTBF (La Première)

Eddy : 

Nous prenons maintenant la direction d’Odessa où nous retrouvons Artem Savart.  Bonjour Artem !  …. C’est la fin de la saison et le moment des bilans … quels sont les moments forts que nous devons retenir de ces 6 premiers mois de 2026

Artem :

Bonjour Eddy.

J’ai toujours essayé de rester franc avec vous. Pas forcément élégant, pas toujours agréable à entendre, mais franc. Pendant ces années, j’ai essayé d’attraper les mots qui étaient les plus justes au moment où je les écrivais. La guerre va vite, même quand le front bouge lentement. Les faits changent, les discours changent, les promesses aussi. Mais ce qu’on ressent dans le ventre, ça ne ment pas.

Si je dois retenir quelque chose de ces six premiers mois de 2026, c’est cette impression que la guerre a changé de peau sans changer de nature. Maurine vient de le raconter : on parle encore de drones, d’intelligence artificielle, de fibre optique, d’écrans, de fréquences brouillées. On dit “technologie”, “innovation”, “guerre du futur”. Mais il est là le futur : c’est notre présent. Derrière ces mots très propres, il y a toujours la même vieille affaire : des hommes cachés dans la boue, des villages qui enterrent leurs jeunes, des femmes qui n’arrivent plus à dormir à cause des choses qu’elles aimeraient, je pense, ne pas connaître du tout, des enfants qui apprennent trop tôt des choses qui ne devraient pas faire partie de leur agenda d’enfants.

On a modernisé la manière de tuer. Pas la douleur.

L’autre chose, c’est l’usure. On ne découvre plus l’horreur, on la reconnaît. On sait déjà comment une nuit de bombardement va commencer. Comment, plus ou moins, elle va se passer. On sait d’avance comment les communiqués du lendemain vont sonner. On sait par cœur que le mot “paix” va revenir, très beau, très propre, presque repassé, puis disparaître encore une fois sous les décombres de cette réalité hypocrite : les intérêts, les mensonges, les petits calculs, les égos surtout, qui se cachent derrière les discours les plus officiels. 

Au début, cette histoire de “Kiev en trois jours” faisait presque rire. C’était une preuve magnifique de la stupidité russe et de la résistance ukrainienne. Mais ces trois jours durent depuis plus de quatre ans. Et à force, même une blague victorieuse commence à sentir le cimetière. Et plus ça continue, plus la question devient simple : pour quel résultat ?

Ça peut s’arrêter demain ou continuer pendant encore des années, peu importe où ça nous mène politiquement, le vrai résultat, il est là. Chaque jour.  Dans les immeubles qui tremblent. Dans les villages sans hommes. Dans les familles coupées en deux. Des gens de tous les âges tués par tous les moyens possibles pendant une guerre.

Le bilan, il est là. Dans les gens qui continuent, non pas parce qu’ils croient encore à tout, mais parce qu’ils sont vivants le matin, et que le matin oblige. On essaie de s’éloigner de tout ça, aussi absurde que ça puisse paraître : s’éloigner de la guerre tout en vivant dedans. Mais elle nous rattrape au quotidien. Ça pèse. Et c’est ça qui fait peur même plus que les explosions : ce désir presque instinctif de tourner la page, ne serait-ce que pour un instant, et cette incapacité de le faire. Incapacité, malheureusement, imposée.

Eddy :

Après toutes ces désillusions de paix … quelles sont vos espoirs ou vos craintes pour les mois à venir ?

Artem : 

Mes craintes sont assez simples. J’ai peur que la guerre ait déjà pris plus que des territoires, des maisons, des corps. J’ai peur qu’elle ait déjà pris une grande partie de notre attention, de notre confiance, de notre capacité à aimer la vie sans attendre d’abord que l’alerte soit levée.

J’ai peur qu’on se soit déjà habitués à trop de choses. Aux drones. Aux morts. Aux discours trop grands pour cacher des réalités trop sales. J’ai peur qu’on préfère déjà protéger nos illusions plutôt que regarder la réalité en face.

Techniquement parlant, il n’y a pas beaucoup de raisons d’être rassuré. Les frappes augmentent, des deux côtés, et on comprend très bien ce que les Russes vont encore essayer de faire : nous laisser sans électricité, sans eau, sans clime ou chauffage, au moment où ça fera le plus mal. En été, quand il fait trop chaud. En hiver, quand il fait trop froid. Ces choses-là ont l’air banales seulement quand elles existent. Quand elles disparaissent, elles deviennent une question de survie. Alors ceux qui peuvent se préparent, avec les moyens du bord. Mais après quatre ans, les moyens du bord sont de plus en plus maigres. Beaucoup de familles ukrainiennes tiennent encore, oui, mais comme un téléphone presque déchargé, qu’on n’ose plus trop toucher pour garder un peu de batterie jusqu’à ce qu’on rentre chez soi. Quand est-ce qu’on va revenir chez soi pour de vrai ? Personne ne peut le dire.

Je ne sais plus si on a de grands espoirs politiques. Les grandes déclarations fatiguent. Les chefs, les sommets, les plans, les mots historiques, tout ça finit par faire un bruit de vaisselle dans une cuisine où personne ne mange, parce que, désolé, on ne veut plus honorer ces invitations à célébrer des hypocrisies qui n’en finissent pas. Mais je crois encore aux gestes simples. Aux messages dans la nuit. À l’humour, surtout noir. Aux chansons ridicules qui deviennent soudain plus vraies que les hymnes. Les illusions ont tenu ce qu’elles pouvaient tenir. Les mensonges aussi. Maintenant, ce qui reste, c’est la vie humaine, très simple, très fragile.

Si je parle d’Odessa depuis le début, ce n’est pas seulement parce que j’y vis. C’est parce que j’y ai retrouvé une forme de liberté que je croyais perdue. Et quand je dis liberté, je ne parle surtout pas de politique. Je parle de cette petite voix intérieure, du cœur, appelez ça comme vous voulez. Ce truc fragile et têtu qui sait souvent mieux que nous où il faut aller. C’est quand on n’écoute plus son cœur, qu’on commence à écouter les slogans, les peurs, les foules. Et là, tout devient possible. Même le pire. Donc la vraie épreuve, après toutes ces années, au-delà du côté technique, n’a pas changé : rester humain, rester soi-même, ne pas se perdre dans tout cela.

J’ai commencé à écrire en 2022 parce qu’il n’y avait plus d’électricité. J’ai continué parce que je croyais que les mots pouvaient encore déplacer quelque chose chez les gens. Je le crois toujours. Mais après quatre ans, j’ai compris que notre attention est devenue le vrai champ de bataille. Celui qu’on oublie de protéger.

Alors peut-être que la dernière chose que je peux vous offrir cette saison, ce n’est pas une analyse. C’est un refus. Le refus de la haine sur commande. Le refus de l’espoir obligatoire. Le refus des slogans qui demandent des vies humaines sacrifiées encore et encore. Le refus de confondre l’État avec les gens. Le refus de laisser les autres penser à notre place. Et surtout, le refus de ne plus entendre son cœur, même quand le plat du jour de l’hypocrisie, au menu de l’actualité, semble délicieux et rassasiant. Parce qu’à force de défendre des territoires, on peut oublier ce qu’on voulait défendre au départ : une vie humaine, fragile, unique, irremplaçable.

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