Les Couleurs de l’Info : Ép. 16
Finalement, on a aussi de la neige à Odessa. Au moins, on ne subit plus ce froid pour rien. Ce n’est pas seulement joli, la neige. Pour nos pays orientaux c’est quelque chose de magique, car ça nous rappelle toujours l’enfance. Où tout était bien, malgré tout. Une sorte de voyage dans le temps. La neige, c’est aussi quelque chose de stable, qui ne change pas, qui revient pratiquement tous les ans, qui était là sous tous les régimes, pendant toutes les guerres, on la trouve dans des livres et dans des films. Elle les a tous survécu la neige et, ça aide un peu, ça aide à tenir, ça rappelle qu’on a peut-être un peu plus de chance de surmonter tout ça que ce que l’on croit et qu’il ne faut peut être pas trop s’en faire, trop exagérer, se plaindre et s’incarner dans son rôle de victime car non seulement c’est inutile, mais nuisible, ça peut détruire le peu de force qu’il nous reste. Alors, haut les coeurs on se dit, et en avant vers le printemps, comme tous les ans, avec certainement beaucoup plus de difficulté, dans des conditions plus ou moins horribles, mais toujours débrouillards, toujours debout, jusqu’à preuve du contraire. Et les conditions, ben… comment résumer. On compte les jours, on regarde la météo et on attend. On s’est fait tout petit et on économise nos ressources comme des animaux qui vivent dans la rue. Pas trop bouger, si possible, pas trop gaspiller la chaleur, l’électricité. Ils bombardent régulièrement nos voisins, c’est une habitude. Les services ukrainiens essayent de réparer, de reconnecter avec des schémas temporaires. Même si des fois ça peut prendre plusieurs jours, ils n’abandonnent pas. C’est une course. Les uns détruisent, les autres réparent. Ils redétruisent, ils réparent de nouveau. Très important d’en profiter pour recharger les appareils : les téléphones, les batteries, les stations d’énergie pour ceux qui en ont. Très important de faire attention à la tension du réseau car vu que c’est souvent connecté n’importe comment, vite fait, ça saute dans tous les sens et les appareils électriques peuvent sauter avec. Mais, si c’était notre seul problème. Cet hiver nous accueille aussi par l’absence de chauffage. Chanceux sont ceux qui vivent dans des appartements de l’époque de l’Union Soviétique, ils ont encore le gaz. Mais beaucoup sont ceux qui n’en ont pas dans leurs immeubles qui fonctionnent à 100 pour cents à l’électricité et là, c’est une catastrophe. Tu ne peux rien faire. Tu restes bloqué. On s’invente des trucs genre petite gazinière portable et des briques dessus, il parait que ça chauffe quand même un peu, mais c’est dangereux. Et puis, les tuyaux et les radiateurs, ça pète, si la température de l’eau baisse, ce qui est de plus en plus le cas. Pas sûr que l’on peut appeler ça un génocide. Mais en tout cas, j’ai du mal à comprendre en quoi ça va aider les russes avec leur guerre. On a déjà assez de pression comme ça, pensent-t-ils que nous noyer dans le froid et dans la merde va les aider à gagner ? Ou alors, pensent-ils que le printemps viendra et que les gens, déjà trop fatigués mais avec un peu plus de force pour bouger, vont faire des manifestations, renverser le pouvoir ou quelque chose dans le genre ? Ayant vécu tout ça, ne voulant plus revivre la même chose l’hiver prochain ? Va les comprendre, ces voisins. En tous cas, même si on a pas mal de choses à dire à nos soi-disant autorités, ça ne signifie pas qu’on va automatiquement aimer la Russie après tout ce que ce pays a fait pendant cette guerre. Ou alors, vont-ils proposer quelque chose, une alternative ? Fallait la proposer y a bien longtemps et d’abord à son propre peuple. Vu le fric encaissé avec le pétrole, y avait toutes les chances. Maintenant on est bon pour des dizaines d’années de haine. C’est donc soit par pur plaisir qu’ils le font, soit pour bien nous montrer que si ça continue, l’hiver prochain, on sera tous morts tout simplement et cette alternative c’est à nous de la trouver. Ces quelques mois de printemps et d’été ne vont pas être assez pour se préparer à des attaques pareilles, surtout si on n’a pas pu le faire en 4 ans avec toutes les aides qu’on a eu. De toute façon, on verra tout ça plus tard. Aujourd’hui on a bien d’autres obligations, celles d’essayer de manger correctement, de manger tout court, de ne pas se congeler comme nos produits aux balcons qui se sont transformés en frigidaires et congélateurs, en fonction de la météo. De rester propre, quel plaisir et quel luxe. On va essayer. Au moins de temps en temps. Même si c’est compliqué pour le corps, essayer de garder notre âme en toute propreté. Histoire de ne pas se désespérer totalement de la vie. De trouver quand-même un peu de bonheur dans le quotidien, tout difficile qu’il soit.
Un peu arrogant comme concept, mais je me dis des fois que je me suis retrouvé ici en ce moment de guerre pour observer de plus près la connerie humaine. Bien sûr on n’a pas beaucoup de temps pour suivre les actualités et puis pas beaucoup d’envie non plus après tout ce temps, mais ça ratrappe. Et puis, on a ce défaut, nous les humains, de vouloir toujours espérer mieux. Espérer que ce mieux nous tombe dessus, sans que nous fassions quelque chose. Ce qui est sûr, c’est qu’on est manipulé et beaucoup. Ce n’est pas l’euro, le dollar, le hryvnya ou le rouble la vrai monnaie dans ce monde. C’est notre attention. Le point clef où l’on peut appuyer et nous prendre notre temps et notre énergie car dès que tu paies attention à quelque chose, tu te crois concerné et après c’est facile : slogans, promesses, menaces, haine et te voilà déjà qui ne vit pas ta vie. Avant on avait les médias, la télé surtout, mais on avait un moment séparé pour ça, maintenant avec tous ces réseaux sociaux qui sont tout le temps avec nous, dans notre téléphone, poutine avec ces bombardements quotidiens semble moins cruel. Le missile au moins ça te tue ou non, 50/50, direct et honnête. Les soi-disant news, ça te tue aussi, mais petit à petit, ça te fait esclave, ça prend d’abord le temps pour bien profiter de toi avant que tu meurs. Ça s’empare de ton cerveau et t’empêche de vivre ta vie. Te donne des excuses aussi pour que tu puisses mettre ta vie en pause. Tes problèmes en pause. Ça t’enlève aussi toute responsabilité car c’est normal; vous avez vu ce qui se passe dans le monde ? Comment planifier quelque chose de solide dans ces conditions ? Complotiste vous me direz mais est-ce que ce n’est pas ce qui est en train de se passer ? Les instituts comme l’Otan et autres, ça va disparaître tôt ou tard, y en aura sûrement d’autres après, ça change tout le temps. Les frontières, ça va bien bouger encore dans les années qui suivent. Tout ce qui va compter au final, ce sont nos histoires personnelles et rien d’autre. Et on est en train de les consacrer à des conneries de toutes sortes. De les échanger contre des slogans, comme on a déjà fait pas mal de fois dans notre histoire. En Ukraine, on a bien eu une guerre, une vraie, une véridique, celle des valeurs, d’honneur et de dignité. Une vraie bataille. Il y avait des choix à faire, on pouvait rester honnête jusqu’au bout. Une tentative d’invasion, une réponse bien claire et pour tout dire, inattendue. Elle a été terminée en 2022 cette guerre. Tout ce qui s’est passé après ce n’est que de la politique. Du côté des autorités russes, du côté des autorités ukrainiens. Du côté des autorités des autres pays qui soutiennent à leur façon les uns et les autres. C’est une belle machine qui fonctionne. Un réacteur biologique qui digère des vies humaines, qu’on achète avec de l’argent ou de la propagande, ou en chassant dans les rues. On les jette dans cette machine diabolique qui produit quelques bénéfices pour les uns et beaucoup de tragédies pour les autres. On pouvait arrêter ce réacteur il y a bien longtemps, mais à quoi bon, tant que ça fonctionne. Et les gens, dans tout ça, les gens recyclés dans ce réacteur, si on oublie un peu l’existence des médias et des hauts placés, l’existence de la politique ? Est-ce que les gens ont voulu une seule fois s’entretuer comme ça ? De se haïr comme ça. C’est pour ça que je dis, manipulé. Et c’est pour ça que, après tout ce temps, la seule chose qui compte pour moi c’est la vie humaine. Cette chose unique à chaque fois. Pas la peine de jouer aux victimes, ça ne sert à rien. Pas la peine de mettre sa vie en pause parce que si, parce que ça. On en aura bien d’autres belles conneries dans notre futur c’est presque garanti. La seule chose qui reste sûre : personne ne pourra te remplacer toi, et si tu es là, c’est pour une raison qui dépasse bien ce que peuvent réclamer les haut placés, c’est pas du tout dans cette direction qu’il faut chercher. Ce n’est pas ailleurs.
Je ne sors pas beaucoup, je supporte très mal le froid et puis rien qu’une idée de me retrouver encore une fois entourés des soi-disant recruteurs, chasseurs d’homme, même si légalement je ne suis pas leur client, ça tue toute envie. Mais la neige était si belle et j’ai dû attendre quelqu’un un peu plus que prévu, je me suis donc payé une promenade autour de l’Opéra. Je me suis souvenu de l’année 2015, ma première visite dans cette ville. Visite purement touristique, avec déjà des complications à la douane, interrogatoire filmé et tout, mais j’étais arrivé par avion. Chose qu’on a oublié ici. Il neigeait aussi, en 2015. Je n’ai pas pu retrouver le quartier exact, mais presque. Ce quartier où j’ai regardé les bâtiments et me suis dit: tiens, j’aimerai bien m’installer ici pour quelques années. Et puis j’ai oublié, et puis le voyage était terminé et la routine de vie a repris son quotidien. Et puis me voilà ici, ça va faire déjà 6 ans et demi. Ce n’est pas beaucoup, en termes de longueur, si je vis encore. C’est une bonne partie de ma vie, si elle s’arrête demain, mais je crois que c’est la meilleure. En me disant cette phrase en 2015 je m’imaginais une sorte de vie de bohème où j’allais avoir du temps pour moi, du temps pour savourer la vie, du temps pour toute sorte d’art et des petits plaisirs. Je pensais pouvoir mieux me retrouver ici pendant ces quelques années de paix, comme je me suis projeté ici. Et bien, pour la paix, ça dépend du dictionnaire. Si c’est la paix dans l’âme, pourquoi pas, fallait être plus précis sinon. Mais pour tout le reste, non seulement je n’ai pas été déçu, j’ai vécu beaucoup plus que je pouvais imaginer. C’est une ville extraordinaire Odessa, unique au monde. Elle en a subi des choses, elle en a subi des guerres, des changements de régime, des conneries de toutes sortes, mais elle est toujours là. Toujours belle, toujours accueillante et remplie de toutes ces belles choses du quotidien, à commencer par l’humour, qui est dans l’air, malgré tout, transpercé par cet amour pour la vie et pour les gens. Et puis cette simplicité, cette sagesse qui t’épluche de tes illusions que tu le veuilles ou non. Cette promenade d’il y a une semaine, je crois que je m’en souviendrai car j’ai bien voyagé dans le temps ce jour-là. 11 ans en arrière, hop, dans ces moments on se demande si le temps existe pour de bon. Bien sûr, je me suis posé des questions du genre mais comment on a pu en arriver là, toute cette guerre, toute cette politique qui nous prend notre temps et nos vies. Mais, questions dans le vide bien sûr car il ne valent même pas une réponse, bien qu’elle soit évidente. C’est des conneries tout ça. C’est tellement petit par rapport à la vie. C’est tellement insignifiant. Ça partira. Ce n’est qu’un moment, une épreuve si l’on veut, une catastrophe même, une tragédie humaine, mais c’est loin d’être quelque chose d’essentiel. L’essentiel, il ne faut pas le chercher par là, on nous ment, on essaie de s’emparer de notre attention par tous les moyens pour nous détourner de l’essentiel. C’est ça le vrai diable. Les autres ne sont que ses serviteurs, intentionnés ou non.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 15
Je n’aimerais vraiment pas diffuser de la haine, provoquer de la pitié, râler, vous donner l’impression que rien ne va, que tout est perdu, qu’on va tous mourir ici ou être occupés par les russes. J’aimerais beaucoup mais je ne trouve pas comment, donc, je vais plutôt demander un peu de votre participation : faites-moi une réduction, diviser par deux ou par trois ce que je dis. On ne peut vraiment pas rester objectif, quand la fatigue accompagnée des désillusions qui s’ensuivent, n’arrêtent pas de vous remettre sur terre, bien que vous rêviez d’autre chose. Bien que vous ayez envie de rester optimiste, de vous projeter un avenir plus brillant, plus calme. C’est bête mais, les obstacles : des fois on ne peut pas les nier. On est obligé de faire avec. Vous êtes au courant, peut-être, de cette attaque d’il y a une semaine, la nuit du vendredi au samedi. En quelques heures seulement, ils ont plongé toute la ville d’Odessa dans le noir, ils ont détruits toutes les sous-station importantes, d’après ce que j’ai compris. Ces trucs qui servent d’intermédiaire entre la génération et les consommateurs. Les services de la ville essaient de sauver la situation, ils ont pu raccommoder une bonne moitié des foyers mais l’autre moitié reste sans électricité. Des fois, comme ce jeudi, les gens, épuisés, bloquent des passages piétons, parce qu’ils ont carrément été refusés par les mêmes services de la ville qui, je cite, n’ont pas de câble approprié ni de budget pour l’acheter, alors que les gens n’ont pas vu de courant depuis bien avant cette attaque massive. Et bien, après cette petite manif d’une demi-heure le câble s’est vite trouvé. Bien-sûr sur les chaînes télégram on les traite de pro-russe, genre : vous ne voyez pas, la ville fait tout ce qui est possible, cette protestation ne va servir qu’aux russes, ils vont s’en servir pour leur propagande. Comme si ces chaînes télégram ukrainiennes ne faisaient pas la leur. N’empêche que les gens, qui n’avaient plus de force pour se taire, ont obtenu un peu de justice. Bref, vu l’impact, c’est bien pire qu’en 2022, quand nos chroniques sur RTBF avaient commencé, quand on ne savait pas trop quoi faire mais on avait encore beaucoup d’espoir, on se croyait fort et invincibles, malgré tout ce qui nous arrivait. On allait boire du café en Crimée au printemps 2023 selon certains représentants des autorités. Le café, en décembre 2025, on en boit quand-même, mais chez nous, si on a le gaz ou une petite gazinière portable, ou dans des coffee-shops qui ont la chance d’avoir un générateur assez puissant pour faire tourner la machine à café, assez gourmande en électricité. Travailler, surtout à distance, c’est un luxe. On spécule beaucoup sur l’économie russe qui va s’écrouler du jour au lendemain (ça va faire déjà 3 ans qu’on en parle), alors que c’est celle de l’Ukraine, si on regarde les faits, qui s’écroule. On fait aller, bien sûr, mais c’est difficile quand on est en train de perdre le pourquoi. Ce pourquoi il est reporté à bien plus tard, encore une fois, à beaucoup plus tard pour ne pas se briser le moral encore une fois suite à d’autres désillusions qu’on va se payer quand-même, j’en suis sûr. Je n’ai pas l’impression qu’on a tout vu. Les amis du président qui sont impliqués dans des scandales de corruption… on a tendance à croire que le président lui-même n’en savait rien. Pas pour lui, non, pour nous, pour notre moral. On se ment beaucoup, vous savez, pour tenir le coup. On repousse, je dirais, avec une certaine persévérance, tout ce qui pourrait nous enlever ces quelques anciennes croyances qui nous aident à tenir. Pendant quelques jours ce mois-ci j’ai aidé un journaliste français avec la traduction. On questionnait les gens dans la rue. Sur l’énergie, sur la corruption, sur les américains, sur les négociations, sur la mobilisation. Déjà, beaucoup ne veulent pas répondre, soit ils ont peur, soit ils en ont marre, en fonction du sujet… Je me souviens d’une dame du marché aux légumes, elle ne faisait que répéter des phrases patriotiques, en langue ukrainienne bien sûr, alors qu’elle parlait russe avant qu’on sorte le micro. Des phrases genre : le président il est assez fort et intelligent pour faire le ménage chez lui, il a toute notre confiance, on est avec lui jusqu’à la victoire. Alors que ces enfants sont au front. Alors que les militaires au front, n’arrêtent pas de faire des collectes d’argent pour s’acheter leur équipement, leurs drones, enfin, on voit bien que ça ne colle pas et que la corruption n’aide pas à approcher cette victoire. Mais bon, on a besoin de s’appuyer sur quelque chose, n’est-ce pas, même si ce n’est qu’une belle image. Et si on l’enlève, elle aussi, cette belle image, qu’avons nous devenir ? C’est peut-être pour ça qu’on la garde, pour l’instant. Pour éviter une guerre civile ou que le front s’écroule. Je ne sais pas si cette chronique va être la dernière. Vu la tendance, je ne sais pas où je vais me retrouver l’année prochaine : en Europe, plus ou moins volontairement, en Russie, déporté de force ou échangé contre les otages, comme déjà pas mal de mes compatriotes, qui vivaient en Ukraine dans le même statut de chercheur d’asile (bonjour les droits humains et les traités internationaux) ou en occupation, par malchance (je ne peux plus l’exclure non plus). Je vais donc profiter du moment présent, rester honnête jusqu’au bout et dire ce que je pense après tout ce temps. Le président Zelensky a trahi la confiance de son peuple. Les 70% des votes qu’il a eu en 2019, tous ces gens, ils les a trahis. Aucune de ses promesses n’a été tenue. Je précise : aucune. Dans certains cas c’est même l’inverse. Je ne l’accuse pas non, je constate juste que le système a été plus fort que lui. On peut justifier cet échec par le Covid, par la guerre bien sûr, par ce monstre de Poutine, mais bordel, tes amis qui dirigent à tes côtés, qui volent sur les aides, avec tous les services de renseignements intérieurs et extérieurs, pendant plus de 4 ans, pendant la guerre dite existentielle, comment ne pas le savoir? Ayant promis d’éliminer la corruption, essayer au contraire d’éliminer le Bureau national anticorruption d’Ukraine juste avant ces révélations? Le pouvoir en Ukraine, vu d’ici, ressemble à une bande organisée. Y a les ploucs, qui doivent se battre, qu’on chasse dans les rues à tout va, et y a les nobles, qui parlent, qui voyagent, qui causent. Qui ont tout leur temps. Qui sont en guerre avec une autre bande un peu plus organisée, c’est tout. Quelle démocratie, quelles valeurs ? Quelle Europe ? Il y a longtemps qu’elle ne vit plus au Moyen Âge, cet Europe, et je ne parle pas de coupures d’électricité. Désolé si j’ai vexé quelqu’un, mais il ne veut pas la paix, Zelensky, il ne veut pas prendre des responsabilités qui vont suivre, parce qu’il ne s’agit pas d’une défaite de la Russie, on a bien compris. C’est les vainqueurs qu’on ne juge pas, et ce n’est pas le cas de l’Ukraine. Il va donc continuer ses voyages en Europe jusqu’à ce que l’Ukraine tombe et il pourra dire de loin : j’ai fait le maximum, vous n’avez pas assez aidé, vous nous avez pas donné ces milliards gelés russes, honte à vous, trouvez moi une place chez vous afin que je puisse faire mon gouvernement en exil, comme au beau vieux temps. Alors que les militaires au front n’arrêtent pas de répéter que si on ne s’arrête pas là, on va perdre plus. Plus de territoires et surtout plus de vie. Les territoires, ça bouge. Ça bouge tout le temps. Les vies humaines, on ne peut pas les ressusciter. On ne peut pas. Et je trouve que c’est très injuste d’utiliser comme excuse l’absence de garantie de sécurité. Il n’y en aura pas. Et même s’il y en avait, ça ne garantit rien. Ce n’est qu’un papier jusqu’à preuve du contraire. Et on a déjà prouvé le contraire une fois. La seule garantie de sécurité pour l’Ukraine serait l’Ukraine elle-même, forte en économie, forte en armée, afin que toute idée de refaire le coup de la part de la Russie ou de quelqu’un d’autre paraisse irréaliste et perdu d’avance. Il ne mise pas sur l’Ukraine alors ? Sur l’Ukraine d’aujourd’hui, avec toutes ces promesses de 2019 qui ont bien expiré, personne ne miserait, certes. Mais qui empêche de réessayer ? Qui empêche de dire au peuple : j’ai merdé, ça arrive, je ne suis qu’un simple humain, mais je crois en Ukraine et tous ensemble on va réessayer, prenant en compte toutes nos erreurs du passé, toutes nos blessures, afin de construire, enfin, ce pays de rêve de 2019. Ce serait ça, le vrai héroïsme, et pas cette promenade à Koupiansk pour montrer aux médias que tout va bien. Il est détruit, le Koupiansk. Il n’y a plus rien. Plutôt mourir c’est ça ? Elle serait où, la prochaine promenade ?
Désolé, si j’ai offensé quelqu’un. Quelqu’un qui n’est pas au front et qui est prêt à soutenir l’Ukraine jusqu’au dernier ukrainien. Ne rien céder, certes. Criez-le, sur les réseaux sociaux, criez-le plus fort, on ne vous entend pas bien. Quand les américains ont proposé leur nouveau plan de paix, accompagné des scandales de corruption, Zelensky a fait un discours, genre, il faut choisir entre perdre la dignité ou perdre un partenaire clé. Soit les 28 points trop durs, soit un hiver trop dur. Ça date du 21 novembre 2025, vous pouvez trouver facilement sur Youtube.
Il a aussi rappelé son serment du 20 mai 2019, comme quoi il a juré de servir le peuple ukrainien, qui l’a élu. Il a dit aussi qu’ils allaient travailler 24 sur 7 afin de s’assurer que parmi ces 28 points au moins deux points essentiels ne soient pas ratés : la dignité et la liberté des ukrainiens. C’est pour ça, je pense, que ça m’a mis la nausée et que ça me la remet quand j’essaie de réecouter. Au bout de 4 ans de ce cauchemar, l’hypocrisie ne se digère pas bien. L’hiver va être dur, c’est sûr, on n’en doutait pas une seconde. Il l’est déjà. Certains vont mourir, comme ils le font déjà, à cause des incendies provoqués par des bougies, dans l’espoir d’avoir un peu de lumière, à cause du froid, chez eux ou dans des hôpitaux. Beaucoup vont mourir au front, dans des tranchées, dans l’obligation de tenir la ligne encore et encore, pendant qu’on nous parle de dignité. Mais le printemps viendra, il n’y a pas de doute non plus. Même si on a perdu tout espoir d’avoir une paix, une pause, une trêve, le printemps est beau et il rassure, il nous rappelle que la vie finit toujours par gagner, finit toujours par renaître. Et ça nous donnera peut-être un peu plus de force, un peu plus de courage, avoir au moins la tête plus claire pour mieux comprendre ce qu’il faut faire pour nous, pour nos familles, pour nos proches, pour le pays, pour le monde entier, tant qu’on y est, mais pour l’instant : on va essayer de survivre. Dans le noir, dans le froid, dans l’incertitude absolue, couvert de fatigue et de désespoir, avec le sommeil défiguré par les bombardements et le stress. Le stress qui s’est incarné en nous, on ne le remarque même plus, il est passé au stade chronique. C’est bientôt Noël, le 31 décembre, une nouvelle année qui s’approche. En Europe, je suis sûr, ça se sent, ça se voit, c’est dans l’air. J’ai encore quelques souvenirs de cette vie normale. Mais ici dans ces conditions, après tout ce temps, cette magie ne semble plus fonctionner comme avant. Quelque chose a cassé. Bien que c’est temporaire, bien que tôt ou tard cette connasse de guerre va disparaître d’une façon ou d’une autre; il nous faudra bien du temps après pour retrouver cette magie de fin d’année. Il y a un mois j’avais vraiment envie d’envoyer un petit message aux amis, à la famille, aux connaissances multiples et extraordinaires que j’ai eu au cours de ces dernières années, pour leur souhaiter quelque chose de joyeux, un petit mot. Ça m’aurait fait plaisir de recontacter tout le monde. Là je vois que c’est un peu raté, pas trop d’humeur mais surtout, le travail s’est accumulé à cause des coupures, et un travail c’est précieux en ces temps-là. Je le ferai donc un peu plus tard, en janvier, histoire de prolonger les fêtes, pourquoi pas. J’aimerais que vous écoutiez cet ancien morceau de 2022. Moi, 3 ans après, ça me redonne un peu de force, un peu de courage, un peu d’espoir même. Et comme je l’ai dit au début, diviser par deux ou par trois ce que j’ai dit. C’est l’émotion et la fatigue, surtout. Je vous souhaite une belle année, et Joyeux Noël. Et merci pour tout.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 14
Ils étaient au moins 15 cette fois, ou même une vingtaine. Je suis juste sorti à la banque ce soir-là, la seule qui a trouvé le moyen d’accepter mes papiers de chercheurs d’asile et de me retirer un peu de cash sans passeport. Un peu de chaleur humaine, j’étais tout content de les avoir trouvé, à côté de chez moi en plus, pratique. Ils étaient fermés ce soir-là à cause d’une alerte. J’ai pas fait attention à celle-là, c’est tellement une habitude. Je les voyais à travers la fenêtre, ils étaient à leurs places, rangeaient les dossiers, les feuilles de papiers, l’air occupé : faute d’abris ou la flemme d’y aller ? En tout cas, j’ai attendu une demi-heure et je suis reparti sans rien. Un petit détour, ça me fera une promenade, me suis-je dit. C’en était une, en effet. Je me suis arrêté devant un immeuble, une enseigne disait “Право на захист” (Droit à la protection) – je connais cette organisation depuis mes premiers mois à Odessa, depuis Covid, depuis mes aventures avec les papiers. Ils m’avaient dit, à l’époque, oui, votre dossier est bien solide, vous avez droit à une carte de résidence et même la nationalité ukrainienne, mais il faut, effectivement, prouver que votre grand père est né là où il est né, à Donetsk, déjà occupé donc, pas d’accès aux archives, mais on ne peut pas travailler avec vous puisqu’on est payé par l’ONU pour nous occuper des réfugiés et des chercheurs d’asile. Si jamais… Voilà qu’on se retrouve. J’étais en train de prendre en photo leur numéro de téléphone (j’en ai des avocats, mais ça peut toujours servir), alors que les premiers représentants de l’état sont sortis de leur camionnette, à quelques pas de moi, m’adressant la parole en marchant assez vite. Le temps que tu réalises ce qui se passe, ils t’entourent déjà. J’avais pas peur, j’ai même l’habitude. D’habitude ça se passe vite avec moi, ils regardent mon papier temporaire, ils comprennent que je leur suis inutile (pas de suite, c’est très rare qu’il connaissent ce type de document), ils vérifient des trucs et tout, ils me posent des question sur la Russie, sur ce que je fais ici, etc. Une fois un recruteur m’a même demandé mais comment vous avez fait pour obtenir ce papier (ne comprenant toujours pas, évidemment, ce que c’est). Il faut naître en Russie, je lui ai dit, calmement. Fallait voir ces yeux. Et ben cette fois, ce n’était pas pareil. Déjà, ils étaient plus nombreux. Au moins 4 représentants des différents services se sont approchés de moi en se présentant d’abord (toujours poli), pour me demander mon papier, pour le prendre en photo et l’envoyer quelque part. Le policier me vérifie dans sa base de donnée et m’annonce que j’ai une nationalité ukrainienne. Tiens, première nouvelle. Ils insistent quoi. À un moment donné ils m’annoncent que je dois aller avec eux, pour passer une vérification chez le SBU (Service de sécurité de l’Ukraine). Je demande l’adresse, je comprends que c’est pas la bonne, je ne refuse pas mais propose de venir où ils proposent pendant les horaires un peu plus civilisés, je ne pouvais même pas joindre mes avocats, c’était le soir. Ils téléphonent, j’attends, d’autres me parlent, me posent des questions. Dommage que vous n’ayez plus votre passeport russe, me dit l’un des recruteurs, ce serait autre chose, je ne peux pas révéler tous les détails, c’est top secret, mais dommage. Celui qui voulait m’embarquer, ayant terminé ses consultations téléphoniques, m’annonce que le SBU va venir chez moi, le lendemain, de 11 heures à 13 heures, que j’ai intérêt à répondre présent sinon j’allais me retrouver en Russie. Il a pris en photo l’IMEI de mon téléphone, mon numéro de téléphone. Tout ira bien, m’a-t-il dit avec un sourire, me serrant la main. La dernière fois que j’ai entendu une phrase pareille de la part d’un policier ukrainien, je me suis retrouvé avec un tampon dans mon passeport qui m’obligeait à quitter le territoire, c’était pendant le COVID. Je suis rentré, abattu. Les avocats ne répondent pas, ça se comprend. Je connais déjà les histoires des Russes en Ukraine qui ont été déportés en Russie, échangés contre les otages. J’en connais un qui est dans la prison de l’immigration actuellement à attendre on ne sait plus quoi. Et puis, Ukraine version 2022 et Ukraine maintenant, ce n’est pas le même pays. Le même système peut-être, mais avant, on avait cette illusion d’avoir quelques règles. Là, j’ai bien compris qu’il n’y en avait plus. On peut faire ce qu’on veut de toi, et personne ne pourra te sortir de leurs pattes. J’ai bien vu, devant mes yeux, cette perspective de me retrouver devant un agent russe, qui me questionne sur tout ce que j’ai fait en Ukraine, pendant la guerre. Je vous laisse deviner les conséquences. J’ai bien senti aussi, ce que les hommes en Ukraine ressentent. Ces 30 minutes que ces chasseurs d’hommes ont passé avec moi, je me dis que peut-être ça en a sauvé quelques uns. Avec la nationalité ukrainienne c’est rapide. Hop, dans le camion. La prochaine fois, rien ne me garantit qu’ils vont avoir la gentillesse de me parler, de me poser des questions et de vérifier mes papiers. Je ne sors donc plus le soir. Je tourne la tête dans tous les sens quand je marche. J’essaie de me déplacer en taxi (ce n’est pas une garantie mais ça minimise les chances de tomber sur eux). Enfin, c’est eux qui tombent sur toi, ils te chassent littéralement, ils te suivent en voiture, ils s’arrêtent à quelques pas derrière toi et assez vite tu te retrouves entouré. J’ai attendu donc, toute la journée, personne n’est venu. Très occupé le SBU ou c’était juste une menace, parce qu’ils étaient vexé d’avoir passé autant de temps avec moi sans résultat, sans poire. Je l’ignore, mais c’était la dernière goutte. Je suis bien obligé de préparer mon départ. Il ne va pas être facile. Il y a très peu d’options pour passer la douane sans passeport, si ce n’est qu’une seule : la croix rouge. Il y a très peu de pays où j’ai la chance de me légaliser, d’une façon ou d’une autre, vu les circonstances. Je commence à faire les documents pour les chats, afin de pouvoir les faire voyager un peu une fois que je me retrouve ailleurs, sur la voie de légalisation. J’ai dû mettre en pause tout ce qui ne sert pas à cet objectif, la vie en pause quoi, état d’urgence. J’ignore encore beaucoup de choses, je consulte, je me renseigne, je regrette d’avance. Mais là, ce n’est plus une incertitude qu’on a tous ici depuis un moment. C’est la certitude que pour moi, en tout, ça va mal finir, si je laisse traîner. Les illusions, ça se paye, j’ai bien compris la leçon à plusieurs reprises pendant ces 4 ans de guerre. Guerre qui a été commencée par mon pays d’origine, la Russie, il n’y a pas de doute la-dessus. Guerre qui est loin d’être existentielle, malgré tout ce qu’on a cru. Guerre, que beaucoup vont regretter à ce que je vois, quand elle sera arrêtée d’une manière ou d’une autre, car trop de bénéficiaires qui n’investissent pas leur peau ou la peau de leurs enfants, qui en profitent. Les scandales de corruptions, qui envahissent les médias actuellement, pour nous ici c’était pas une nouvelle, ça ne surprend pas. On savait déjà tout ça, plus ou moins. Pas les détails mais sur place ça se voit très bien. La Russie n’est pas le seul ennemi pour les ukrainiens et peut-être même pas le pire. Quand on te met le couteau dans le dos par derrière, alors que tes mains sont occupées à protéger celui qui te le fait, qui va oser se permettre le plaisir de s’étonner du fait que personne ne veut plus aller au front ? Qui va oser les juger ? Qui va oser dire un mot à travers ? Qui va toujours insister, qu’il faut tenir encore et encore, qu’on n’a pas le choix ? Je vous laisse deviner. Je suis encore là et on connait mon adresse. Dire tout ce qu’on pense, tout ce qu’on a sur le cœur, sans craindre pour sa vie, on ne peut plus se permettre ce genre de luxe ici, en Ukraine.
Depuis quelques semaines, on ne peut pas non plus se permettre le luxe de rester propre quand on veut, de manger correctement, de dormir, de travailler aux heures prévues. Pendant des heures et des heures, et ce ne sont jamais les mêmes heures, l’électricité se promène ailleurs alors que mes compatriotes, ils promènent leurs drones qui coûtent beaucoup moins chers que les missiles de l’année 2022, qui sont donc de plus en plus nombreux à découvrir l’Ukraine au quotidien. Les touristes, va. Ils n’ont pas besoin de passeport ni de visa, ces traitres. Ça devient difficile de leur en vouloir seulement à eux. Après tout ce qu’on a compris sur la façon de faire du système actuel en Ukraine, cela ne semble plus noir et blanc. Surtout ces scandales de corruption en énergie, qui ont été rendus publics là, maintenant, accompagnés des coupures d’électricité qui épuisent, littéralement. Il y a même des suppositions comme quoi les américains se seraient mis d’accord avec les russes et chacun mettrait la pression à sa manière pour dégager Zelensky et son entourage pendant cet hiver. On verra donc plus de scandales et plus de coupures, en même temps, pour nous rendre fous, pour nous faire perdre toute confiance, comme si on en avait encore. Pour nous faire sortir dans la rue ? Je doute. Déjà, on sera épuisé, et puis c’est quoi l’alternative ? Qu’est-ce qu’on va réclamer ? Si on nous expliquait, on ferait semblant de réfléchir et on accepterait sans trop hésiter, mais rien n’est proposé. En tout cas pour l’instant. Baissez vos armes, d’un côté. Tenez encore : de l’autre. Bien au chaud tout les deux. Je les comprends un peu, prendre des décisions dans le froid, c’est un peu compliqué, difficile de se concentrer. Ce n’est pas le premier hiver comme ça. On ignore, si c’est le dernier et c’est plutôt ça, ce fatalisme qui pèse beaucoup plus que toute absence de confort. Avec le temps on a appris comment faire, c’est dur mais on peut survivre. Une gazinière portable à 20 euros et tu peux cuisiner. Une bouteille isotherme à 10 euros et tu as du thé pour la journée. Travailler, si c’est à distance, c’est faisable aussi, même si c’est un peu plus compliqué. Les powerbanks, les batteries pour les routeurs, la fibre optique, les générateurs. On est tous plus ou moins équipés de ces machins dont on ignorait l’importance à l’époque. On peut s’adapter à tout ça, pour un moment. Accepter ça comme mode de vie pour le restant de ses jours, souhaiter ça à ses enfants, je n’ai jamais rencontré de fanatiques pareils. Quelque chose me dit que ça ne va pas se reproduire l’année prochaine. Les russes, ils ne travaillent pas avec notre système énergétique, ils travaillent avec nos cerveaux, ils veulent étouffer toute envie de résistance à l’avenir. Afin que toute condition qu’ils imposent semble acceptable. C’est donc de la politique. Une manipulation. Je ne peux pas dire qu’ils ne réussissent pas. Il y a longtemps, qu’on ne parle plus des frontières des années 1991 et des choses de ce genre. On n’a qu’une seule envie, que ça s’arrête, d’une manière ou d’une autre. C’est ce que je constate autour de moi. Les gens veulent vivre, tout simplement. J’avais des projets culturels ici, je les ai un peu oubliés, il fallait m’occuper des affaires courantes et puis, dans mon statut de chercheur d’asile que je ne vais jamais obtenir ici sous risque de déportation, à quoi bon. Mais la veille de ma rencontre peu agréable avec les recruteurs, la veille de leurs menaces de déportation, j’ai encore rêvé de tout ça. Je suis allé encore plus loin dans mes rêves, après le centre culturel, j’ai imaginé une école d’arts. En détail, je voyais les gens que j’ai rencontré ici, les Odessites et les étrangers, y enseigner leurs métiers, leurs langues, aux autres : aux jeunes, aux vieux, peu importe, avec beaucoup de passion. Une ambiance très amicale, très calme, dans un vieux immeuble grand rénové. J’en parle et ça me fait chaud au cœur. Pendant mes aventures j’ai bien appris à faire confiance à la vie. Elle ne m’a jamais déçu. Derrière chaque obstacle il y avait toujours quelque chose qui me faisait avancer. Ce n’est peut être pas pour rien que j’ai rencontré ces recruteurs insistant pratiquement de suite. Si ce n’est pas en tant que russe, je pourrais revenir avec un autre passeport, d’un autre pays, quelques années plus tard, avec assez de tune pour des projets pareils. C’est pour ça, que je ne le prends plus mal. Je ne suis ni vexé ni triste. Un peu impatient même, car je ne sais pas du tout ce qui m’attend ailleurs et il me faut bien encore quelques mois pour préparer le coup (je ne l’appellerais pas autrement) mais j’ai hâte. Vraiment. Je vais même être très heureux et satisfait de partir, si mon pays d’origine, et mon pays de cœur, vont trouver, enfin le moyen d’arrêter ce massacre inutile, une bonne fois pour toute. En attendant, bonjour l’hiver. Et haut les coeurs, quoi, une fois de plus. Ça sert toujours. Ça aide beaucoup.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 13
01. Texte 01
Les états unis, la russie, la chine, ces trois pays, on n’entend que ça. Enfin, si on ouvre youtube et que ce dernier nous livre les actualités récentes qui semblent un peu expirés : on regarde la date : nonon, c’est bien récent, c’est juste que y’a rien de nouveau ni à l’est, ni à l’ouest, ni au proche ni au loin orient, ni au sud, ni au nord, tout en gros : c’est la même rengaine. On discute, on menace, on contre-menace, on tue, en attendant, on travaille quoi, on nous livre… ce qu’on n’a peut être jamais commandé, mais à force d’être notifié sans arrêt, par les news ou par les explosions, en fonction de sa géolocalisation, on est curieux, on attend, on ne sait plus quoi. Il va se passer quelque chose, il va se passer des choses. Ces trois pays, à chaque fois que j’en entend parler après une petite nausée toute gentille, toute habituelle, je repense à cette conversation de 2020 ou 2021 avec un ancien client de Saint-Petersbourg qui, ayant fait ses études en géopolitique m’avait dit de ne pas me presser d’obtenir un passeport ukrainien, parce que, suivant toute logique, ces trois états allaient de toute façon et évidence se repartager le monde et à quoi bon changer le mien si je compte rester à Odessa. Il ne parlait pas forcément de guerre mais pour lui c’était tout naturel. Y a des gens intelligents, des fois, qu’on ne prend pas au sérieux, y en a eu pas mal qui comprenait plus ou moins ce qui allait se passer quand poutine ne faisait que commencer son règne, il y a bientôt 26 ans de ça, tout démocrate qu’il prétendait être. 26 ans, vous imaginez ce que ça représente. Y a des gens en Russie qui sont nés, qui ont vécu et qui sont morts sans savoir autre dirigeant que lui ! La guerre surtout, y a contribué beaucoup, à la mort parmi les jeunes. Bon ben, qu’est-ce que ça change, si on y croit ou pas, si tous les trois ils vont s’y mettre y aura vraiment pas d’endroit pour se cacher, et puis à quoi bon, la vie est belle dans toutes ces couleurs, n’est-ce pas, jusqu’au moment où elle s’arrête, et encore, on n’en sait rien de ce qui suit, donc amusons-nous ou plutôt, laissons les puissants de ce monde nous amuser, comme on l’a fait jusque là. La seule période pendant laquelle je peux être sûr de croire que quelque chose dépendait vraiment de moi, des gens autour de moi, peu importe la race, le sexe, l’âge, la langue ou tout autre chose qu’on s’invente pour se diviser, c’était février, mars et avril à la limite 2022. Là, je pense, que tout le monde a été choqué et surpris par cette force incroyable qui ne voulait pas être soumise, cette volonté, cette dignité qui te perçait peu importe qui tu étais, elle était omniprésente, elle t’envahissait, elle te transformait. Comme si on remettait le compteur à zéro et tu avais la chance de devenir ce que tu voulais toujours être sans hésitation, sans excuse. Après petit à petit c’est devenu du bla-bla couvert de sang et des larmes, avec des hauts et des bas mais tout est rentré dans l’ordre, c’est devenu notre nouvelle réalité et tout le monde a repris sa place, surtout les haut placés. Donc, bien sûr, on continue de regarder de temps en temps ce qui se passe avec ces négociations, mais c’est purement pratique : l’hiver s’approche, on doit être sûr d’avoir tout le nécessaire pour pouvoir le passer et ne pas y passer, car sans électricité, par exemple, dans le froid, c’est pas la joie, surtout si ça dure. Cet hiver-là, à priori, on va être servi encore mieux que pendant celui de 2022, quand nos chroniques avaient commencé. Il y a 3 ans c’était tout nouveau, exceptionnel, on apprenait. On savait pas vraiment quoi faire mais on sentait qu’on allait s’en sortir d’une façon ou d’une autre, on avait cette idée : tenir encore, encore un peu, malgré les difficultés. On avait peut-être aussi quelque morceaux de patriotisme encore frais sous la peau, cette pilule qui arrête toute réflexion individuelle et qui vous fait croire que vous faîtes parti d’une force commune, qui, même si vous, vous disparaissez, ce ne sera pas pour rien, donc tant pis, vous essayez, de votre mieux et on verra bien. Là, après tout ce temps, on se sent beaucoup plus expérimenté. Et si on regarde encore, de temps en temps, ce qui se passe au niveau national, international ou autre qui dépasse son foyer, ce n’est pas pour se re-remplir du patriotisme ou pour confirmer cette puissance commune, dont on croyait faire parti à l’époque, c’est pour constater qu’on a bien fait de s’éloigner de tout ça, car ça emmène nulle part, qu’on a bien fait de prendre enfin sa vie en main, car à un moment donné il faut arrêter de se servir de la guerre comme d’excuse pour justifier tout ce qui ne va pas. Pour se rappeler surtout des combines pour tenir un jour, un mois, tout un hiver sans électricité et revérifier si on a tout le nécessaire. Ce ne sont pas les autorités, d’ailleurs, qui diffusent ce genre d’informations. Il n’y a aucun guide, aucun manuel. Ce sont des gens simples, des journalistes, des entrepreneurs, des philosophes même, qui ont un peu de notoriété peut-être sur youtube, qui re-expliquent ces choses faciles à suivre, un peu chères, peut-être, si ça dure, mais vitales. Moi je suis content d’avoir repris un peu ma vie en mains cet été, d’être sorti de la position de victime, ça m’a permit de refaire un peu la santé financière, mentale et autre, de comprendre enfin, que je ne suis pas obligé de dépendre de la situation, des autorités, des papiers ou toute autre difficulté qui puisse décourager. J’ai fait un constat, terrible, je l’avoue, j’ai analysé, je me suis fait un plan, il est loin d’être définitif mais au moins ça me guide et même si je le corrige de temps en temps, ça me fait avancer plus ou moins où je veux malgré les choses, sur lesquelles je n’ai aucun impact. Ce n’est pas la joie mais j’avais le choix : souffrir ou avancer. Souffrir j’en ai eu marre donc, logique. Et c’est le choix, que font beaucoup de personnes en Ukraine. L’avantage, si j’ose dire, de cette guerre, est qu’elle dure assez longtemps pour bien se le graver dans sa tête : tu n’as qu’une vie. Tu ne la dois à personne. Tu peux aider les autres, c’est bien et ça te rend plus heureux, même ton pays, tu peux l’aider si tu veux, si tu peux, mais toi d’abord. Pas l’Ukraine avant tout, non. Ce n’est rien, l’Ukraine, s’il n’y a personne dedans. On a bien compris ça. Les gens d’abord. Et comme l’État ne s’en occupe pas trop de ces citoyens, il ne fait que prendre et ne donne rien en retour, les gens ne veulent plus rien donner à cet état, et surtout pas leur vie. D’un côté, il y a les russes, qui insistent de plus en plus, de l’autre côté, il y a l’Ukraine, dont l’image héroïque est de plus en plus vague : on ne peut pas se mentir éternellement qu’on défend des valeurs et des libertés sur lesquelles il y a longtemps qu’on a marché dessus. Et les gens, entre les deux. Un surpoids énorme, mais on n’a pas le choix.
02. Reportage Maurine Mercier de Kherson
03. Texte 02
Ça pourrait étonner un auditeur qui n’a jamais mis les pieds en Ukraine, qui est habitué à la logique et à l’ordre, quand il s’agit des choses évidentes, mais après tout ce temps, la seule mobilisation qu’on a eu, et qui continue de plus en plus d’ailleurs, c’est les hommes qu’on chasse dans les rues avec de moins en moins de dignité. Pas de mobilisation de l’économie. Pas de mobilisation du pouvoir. Pas de mobilisation des ressources qui sont à la disposition de l’État. Et surtout pas de mobilisation de l’intelligence. On continue, comme si de rien n’était, avec même plus d’acharnement, comme si c’était notre dernier jour, de taper dans la poche et dans les droits des citoyens, pour leur prendre encore plus, on continue de voler sur les projets de toute sorte, d’infrastructure, de protection, tout ce qui tombe sous la main. Rien n’est fait, par exemple, pour se préparer à ces attaques sur l’énergie, alors que des milliards sont gaspillés. Donc quand on nous dit, encore et encore, guerre existentielle, les russes sont des monstres, et qu’on regarde un peu dans le miroir, on ne trouve pas mieux. C’est peut être trop tard de le changer, cet ordre des choses, on ne peut peut être plus renverser cette image de l’État et c’est pour ça, qu’on essaie même pas. On va donc continuer comme ça, doivent-ils se dire, espérant qu’on va réussir à faire traîner encore et encore jusqu’à ce que l’ennemie se décompose tout seul. Si c’est le cas, tant mieux, on va trouver des bonnes paroles pour après. Si ce n’est pas le cas, tant pis pour le pays, on va toujours trouver une solution pour nous, si haut placés, l’histoire jugera mais on ne sera plus là, on s’en fout, et puis l’avis des autres, qu’est qu’on en a à fouetter. Donc voilà, chacun à sa place, s’occupant des choses qu’il considère primordiales en ce moment. Les autorités, de rester autoritaires, les haut placé, de ne pas trop descendre, les civiles, de ne pas trop se déciviliser pendant cet hiver. On va être un peu sales, c’est sûr, la douche et les repas chauds, ce sera du luxe. Peut-être même pas d’eau, parce que les pompes, ça fonctionne à l’électricité. Peut-être même pas de chiottes, pardonnez moi les détailles, parce que les égouts dans des immeubles collectifs à plusieurs étages, ça peut se bloquer aussi, surtout avec le froid. Le froid, il ne va pas nous aider non plus, celui-là. Lui il n’y est pour rien, c’est nous qui avons tant cru au progrès. Donc, s’assurer qu’on a tout le nécessaire pour se réchauffer régulièrement, encore une tâche de plus. Et puis, ça va durer quelques mois, on ne peut pas annuler le printemps non plus donc ce n’est qu’un moment à passer. Et ça ne dépend que de nous, comment, avec quelle approche et humeur, on va traverser cette période. De toute façon, ça ne va pas annuler la beauté de la neige, si jamais on en a, et des arbres tous nus qui se reposent avant de reprendre leurs activités annuelles : se faire pousser des feuilles, héberger des oiseaux. Ça ne va pas annuler les rires des enfants et des petits plaisirs du quotidien qu’on estime encore plus aux moments difficiles, aux moments de privation. On a tous les mêmes 24 par jour vous savez. Et pendant ces 24 heures, offertes par la vie, peu importe les conditions qui vont avec, on a bien le droit de rester heureux. Ceux, qui n’en ont plus, de ces 24 heures, pourraient vous le confirmer, tout silencieux qu’il sont. À quoi bon souffrir, à quoi bon stresser ou déprimer, si on les a toujours, ces 24 heures, ce cadeau, qui nous est livré au quotidien, sans faute, sans exception, sans obligation, sans jugement, sans rien demander en retour. Cadeau du ciel. Acceptons-le, soyons sympa.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 12
Texte 1
Ce weekend il y a des élections en Moldavie, ce petit pays qui est juste là, à côté, à 60 km d’Odessa. Ce petit pays dont une partie, la Transnistrie, est congelé depuis des années comme base militaire russe un peu inutile pour le moment, car pas d’avion, difficile de s’en servir. On est plutôt inquiet, car, les partis soupçonnés d’être pro-russe, y en a un paquet. Les chaînes de télévision russes, malgré les restrictions, sont accessibles, et les gens les regardent. Des rumeurs aussi, comme quoi des centaines de millions d’euros sont investis pour acheter des votes. Les russes, ne pouvant pas depuis un moment aller plus loin en passant par Kherson et Mykolaiv pour prendre Odessa et couper ainsi à l’Ukraine l’accès à la mer, on les soupçonne beaucoup de vouloir profiter de ces élections pour virer la présidente et s’emparer du pays, pour pouvoir, bien sûr, nous prendre par derrière. J’ai regardé la carte. À part la Hongrie et la Slovaquie, dont les gouvernements sont soupçonnés également d’être pro-russe, et la Pologne, qui est loin d’être le même allié de l’Ukraine qu’en 2022, il reste un tout petit bout de frontière avec la Roumanie. J’ai regardé la carte pour essayer de comprendre mon futur trajet de fuite si jamais ce scénario se déroulait, car dans ce cas rester serait suicidaire, mais j’ai vu aussi que stratégiquement c’est très loin d’être con. C’est même évident. À y ajouter les drones et les avions qui taquine, si j’ose dire, de plus en plus, les pays baltes et la Roumanie, et l’Otan qui tôt ou tard va être obligé de réagir d’une manière ou d’une autre, on n’est pas sorti de l’auberge. Les réactions de l’Otan, d’ailleurs, ça devrait prendre une bonne partie des analyses dans des bouquins qu’on va écrire après, quand tout sera terminé, un jour, peut-être. Vous verrez, les avions et les drones vont continuer de violer l’espace aérien de l’Otan, après il leur suffit d’organiser quelques provocations et d’envoyer quelque milliers de soldats, par exemple, en Estonie, pour protéger les russophones de Narva, pourquoi pas. Il parait qu’ils sont bien réduits en droit depuis des années. Le temps que l’Otan réagisse proprement, on sera déjà dans une situation encore plus compliquée qu’aujourd’hui. Quelques milliers d’hommes, pour la Russie, ce n’est que dalle. Ça les empêchera pas de s’occuper de la Moldavie et de l’Ukraine. Au contraire, ça les aiderait, car cela finirait par forcer l’Europe à consacrer tous ses efforts à la protection de ses frontières à elle. Je n’essaye pas de prévenir ou de prédire, c’est presque garanti maintenant, ça saute aux yeux. Vous vous souvenez peut être que je me plaignais du fait que le monde civilisé continue à financer Poutine en lui achetant du gaz et du pétrole ? Non ils n’ont pas arrêté, mais ils ont reconnu le problème, après toutes ces années. Ils vont en discuter, ils vont décider, ils vont s’auto-convaincre. Ils disent même que c’est la première chose à faire pour couper les appétits de Poutine. La première chose à faire qui passe après les restrictions de visa pour les Russes, bien sûr. Combattre les touristes, ce n’est pas trop difficile mais ça reste une victoire, on se sent moins impuissant, j’imagine. Bref, désolé si j’ai offensé quelqu’un par mon sarcasme demi-cuit, ça vient de l’impuissance, de la fatigue.
La fatigue, qui provient peut être de l’absurdité des systèmes politiques qui s’ajoute à l’absurdité de la guerre, et ça dure et ça dure, on n’en voit pas la fin. Quand je vois qu’après tout ce qui s’est passé il faut encore et encore répéter les choses évidentes j’ai envi de devenir muet. On a crié, on a supplié : aidez l’Ukraine, envoyez tout ce qu’il faut et très vite, afin qu’elle puisse se protéger, afin qu’elle puisse arrêter l’agression avant qu’elle grandisse, afin qu’elle puisse vous protéger aussi. Arrêtez de financer Poutine en lui achetant sa marchandise. 20 paquet de sanctions, à quoi ça sert si le plus gros morceau de ses revenus est maintenu ? C’était une chance pour l’Europe d’assurer sa sécurité sans même se salir les mains. C’est fini, maintenant. Bravo à nous tous. Bienvenu à bord, quoi.
Texte 2
Inacceptable, c’est bien le mot. N’acceptez donc pas, arrêtez d’accepter. Sinon, à quoi ça sert de le répéter si ce n’est que pour prouver à Poutine que tout ce qu’il a fait jusque-là est bel et bien accepté ? Et il en a fait des choses. Je dit il, mais c’est pour simplifier. Il y a longtemps qu’il n’est plus le seul. Il a tellement entraîné le pays dans cette doctrine du « tout le monde est contre nous », il a créé tellement de bénéficiaires de cette guerre à tous les niveaux au cours de ces presque quatre années, que même s’ils ne sont pas encore fanatiques, il sera déjà difficile de les convaincre d’arrêter, ce qui pourrait causer beaucoup plus de problèmes à son pouvoir que s’il continuait à escalader progressivement le conflit. Ça fait marcher le commerce, hein ? La production militaire en Russie ne fait qu’augmenter. Certains disent que bientôt l’économie russe va s’écrouler, il suffit d’attendre. Même si c’est le cas, je les vois très bien se serrer la ceinture, ce ne sera pas pour la première fois. Continuons d’accepter l’inacceptable et nous allons revoir encore et encore ce qu’est c’est que les gens qui n’ont plus rien à perdre à par leur chaînes. La pauvreté, mélangée avec de la propagande bien orientée, garnie d’une isolation des citoyens ordinaires, tant de l’extérieur que de l’intérieur, assaisonnée par la persistance, malgré tout, des achats de pétrole et de gaz russes, il ne va pas être bon ce plat, mais on va être servi quand même. D’ailleurs, dimanche dernier, j’ai essayé d’appeler ma mère et ma tante par whatsap et telegram, aucune chance, ils ont réussi à les bloquer. Un an, deux ans, Poutine va être content d’avoir récupéré son union soviétique ressuscitée. Je disais pas mal de choses assez désagréables des politiciens du monde civilisé, mais tout compte fait, ils ne sont ni bêtes ni ignorants, j’ai eu tort. Ils sont juste assez longs pour prendre leurs décisions. C’est le problème des démocraties. Le prix à payer quoi. Sauf que, il peut se révéler très cher, ce prix. L’Ukraine, pays en pleine guerre, on se permet nous aussi des décisions très longues, alors que ça nous coûte des vies, en temps réel. Alors que chaque seconde de retard, d’hésitation, est mortelle. Ce n’est que maintenant que le gouvernement a permis d’exporter toutes ces choses militaires que les inventeurs ukrainiens produisent depuis le début. Les munitions, les drones. Ils arrêtent pas d’en sortir encore et encore mais pour la production massive il faut de l’argent en masse dont l’État ne disposait pas, pourquoi alors interdire la vente jusque là ? Tout le monde les veut en plus. Les armes modernes, pas chères, efficaces, déjà testées sur les champs de bataille, qui répondent aux besoins actuels. Si c’est déjà possible, je m’adresse aux gens qui prennent ces décisions, achetez-en, ne tardez pas, ça nous aidera tous. En attendant, je voudrais que vous écoutiez cet extrait du reportage de Maurine Mercier qui s’est rendu cette fois à Kherson, ville bombardée au quotidien. Au cas où vous avez oublié ce que c’est que l’armée russe. Au cas où on n’a pas fourni assez d’information sur le prix, que payent les citoyens ordinaires pour les décisions qui traînent trop longtemps.
Texte 3
Se taire. Ne plus rien dire, j’y pense souvent. Et je me coupe à chaque fois, parce qu’au fond je sais, que je n’ai pas le droit. Je ne me sens pas obligé, non. Mais la conscience me rattrape. Elle me dit, y aura peut être une oreille bien placé au bon endroit, au moment de la diffusion, qui va croiser ne serait-ce qu’une phrase parmi les autres et ça va aider, ça va percer cette boule de neige d’hypocrisie qui, en passant par la gorge, se transforme en avalanche qui va peut-être tous nous enterrer, bouches et oreilles. Mais ce n’est pas convaincant, à ce point. Tant pis, si ce n’est pas évident, me dis-je. Chacun pour soi, hein, comme toujours. Et puis, je me coupe de nouveau, le froid dans le dos cette fois. Chacun pour soi, sérieux ? C’est cela, qu’il faut en déduire ? C’est vers cela, que les forces du mal, s’ils existent, nous poussent ? Profiteur, va. Opportuniste. Tant pis, si les haut placé font semblant d’être sourds, ils ont leur raisons, peut-être, qui es-tu pour les juger, pour les accuser, pour les séparer des autres humains, qui ne font que ce qu’ils peuvent, à leur place, faisant de leur mieux, en fonction de leurs moyens. Même les pires des pires, selon les autres, selon eux, ils essayent. Ils pensent qu’ils essayent d’arranger, de faire du bien. On est beaucoup à avoir cette image de nous-même. Si je pouvais sortir de cette guerre sans vouloir plus jamais juger et accuser qui que ce soit, je serais sûrement plus heureux. Je serais sûrement plus humain. C’est ça, le vrai combat, rester humain, malgré tout. Le vrai combat de toute cette vie, pas seulement d’une telle ou telle guerre, qui ne sont qu’une chance de plus, très cruelles, certes, pour retrouver, enfin, son humanité ensevelie sous les décombres de toutes sortes de désaccords. On pourrait dire, que les désaccords sont dus aux autres humains, mais si on se calme, si on se tait, et si on observe, on trouvera le vrai responsable assez vite. Il ne va pas pouvoir se cacher longtemps, il déteste qu’on le voie, il se sent de suite vulnérable. Alors il nous lance des boules de neige faites de ressentiments, de déceptions, d’espoirs déçus, de blessures, de jugements, de convictions. Tout ce qui lui tombe sous la main, tant que c’est assez gros afin que nous ne le remarquions pas. Parce qu’il a peur. Il a peur d’être découvert. Il n’a pas confiance. On l’a tellement bombardé nous aussi. Nous et les autres, et avec des choses beaucoup plus lourdes des fois. Sans pitié, pensant bien faire, ça va de soi. Mais n’en prenant pas soin du tout. L’humiliant, comme si c’était quelque chose dont nous devons nous débarrasser au plus vite, alors qu’on est né avec. Et peut-être pas sans raison. Appelons-le notre égo, notre âme, notre cœur, notre enfant intérieur, dieux, diable, peu importe, franchement. L’essentiel est qu’il est toujours là et qu’on ne le respecte pas, pour commencer. On le traite mal, on l’ignore, on lui interdit son existence même. Et il s’en prend aux autres, à travers nous, c’est tout naturel, il n’a aucun autre que nous pour signaler sa présence, pour exercer son droit d’exister. En ces temps durs qui nous sont déjà arrivés, je n’ai pas envie d’appeler à la paix, surtout pas à la guerre, mais au respect. Le respect, envers soi-même d’abord. Le respect, envers les autres, même si on ne partagent pas les mêmes idées et encore moins les mêmes valeurs. Envers même son ennemi, malgré les choses horribles qu’il peut emmener. On a vécu ça en Ukraine au tout début de l’année 2022, suite au choc, sûrement, mais le respect et la dignité étaient notre nouvel ADN face à cette menace bien réelle, bien existentielle. Je n’oublierai jamais. Ça nous a sauvé à l’époque. Cela nous a montré ce dont nous étions capables en matière d’humanité. On n’a pas trop compris, on apprécie souvent les choses à leur juste valeur seulement après les avoir perdus. La bureaucratie, d’ailleurs, n’existait pratiquement pas en cette courte période, on se faisait confiance par défaut. C’est la deuxième chose qui nous a sauvé. Pensez-y, peut-être, on n’a pas vraiment le temps. Je nous souhaite à tous de rester dignes de ce qu’on est à la base : les êtres humains. Malgré les épreuves qui nous envahissent. N’hésitez pas à m’envoyer un petit mot, un petit message, si je peux vous aider avec des renseignements, des contacts ou autre chose, je suis votre homme.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 11
Nouvelle loi en Russie

GOUVERNEMENT DE LA FÉDÉRATION DE RUSSIE
DÉCRET
du 23 août 2025 n° 1266
Moscou
Sur la présentation au Président de la Fédération de Russie, en vue de soumettre à la Douma d’État de l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie une proposition de dénonciation par la Fédération de Russie de la Convention européenne pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants ainsi que des protocoles y afférents
Conformément à l’article 36 de la loi fédérale « Sur les traités internationaux de la Fédération de Russie », le Gouvernement de la Fédération de Russie décide :
Approuver et présenter au Président de la Fédération de Russie, en vue de sa soumission à la Douma d’État de l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie, une proposition de dénonciation par la Fédération de Russie de la Convention européenne pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants du 26 novembre 1987 et des Protocoles n° 1 du 4 novembre 1993 et n° 2 du 28 novembre 1996, signés par la Fédération de Russie.
Texte 1
Voila, la nouvelle loi qu’on va adopter en Russie. Est-ce un retour officiel vers les conditions dans lesquelles les gens vivaient en Union Sovietique ? Ah ben ce n’était pas si mauvais que ça, à écouter les personnes qui s’en souviennent, qui en rêvent des fois. Il y avait des hauts et des bas, comme on dit. Des bas d’ailleurs, ceux que les femmes mettent sur elles, il n’y en avait pas beaucoup, mais bon, ça faisait partie des aventures qu’on se payait pour trouver de la bouf, des vêtements, des meubles, tout en marchant tout droit officiellement, ne levant pas la tête trop haut pour éviter d’être remarqué, pour éviter d’être différent. Enfin, différent de quoi. À écouter les mêmes personnes, ils haïssaient tous ce régime, ils pensaient tous ce qu’il ne fallait pas penser et surtout prononcer. Même ceux qui faisaient partie du parti, même les plus haut placés, ils ne croyaient pas trop, pour ne pas dire du tout, aux idées, rigoureusement soutenues et soigneusement diffusées jusqu’à la dernière seconde de l’existence de cette union. L’union, que les même haut placés, d’ailleurs, les fidèles au parti, ont achevée. Mais bon, cette loi, je l’admire un peu. Il était temps. Il était temps d’arrêter cette hypocrisie du monde politique, de l’accepter comme il est. Ça nous évitera peut-être quelques illusions de plus, qui auraient pu nous causer encore plus d’emmerdements. À choisir entre la franchise et les normes de politesse, souvent bien fausses, je préfère quand on est direct. Recevoir poutine sur le sol américain, recevoir ce criminel de guerre recherché par le Tribunal de La Haye (comme s’il se cachait), ça n’a rien de l’insolence ou de la bêtise, ni de l’âge du président américain auquel souvent font référence les personnes très polis, très dans la norme, très sensibles à toute injustice. Ça n’a rien de la trahison non plus, il n’est pas ukrainien lui. Ce n’est qu’un constat. Bien injuste, on ne peut pas le nier, mais c’est la réalité qui n’était pas trop différente depuis le début de cette tentative d’invasion à grande échelle, même depuis 2014, même depuis bien avant. Pour telle ou telle raison le monde dit civilisé préférait ne pas appeler les choses par leur noms, traiter poutine de tous les qualités qu’il mérite bien, on ne peut pas le nier non plus, tout en continuant le business avec lui, finançant ainsi la guerre qu’il considère comme injuste, illégitime, inacceptable. Tout en donnant à l’Ukraine juste assez pour pas qu’elle crève, bien après qu’elle a choisi de ne pas crever, de ne pas se soumettre à Poutine en 3 jours. Pas avant, je précise, après, quand c’est devenu un peu à la mode de soutenir l’Ukraine, ce qui n’est plus trop le cas, car, encore une fois, la réalité, bien injuste qu’elle soit, finit par faire taire la politesse bien acceptée, bien dans la norme, et non seulement inutile, mais très cruelle, car même un petit mensonge peut causer pas mal d’ennuis. Et on voit maintenant ici en Ukraine, quel genre de conséquences peuvent nous amener des mensonges de ce niveau-là. Je ne sais pas pour les autres, je n’ai jamais posé la question, mais moi quand j’entends que tel ou tel pays va donner des garanties de sécurité à l’Ukraine, ça me met la nausée. Les F-16, seulement 10, en 2024, alors qu’on en a parlé pendant deux ans. Ça ne servait à rien de nous permettre l’Otan et L’Union Européenne si en réalité on est si loin territorialement. La seule garantie de sécurité ne peut donc venir que de l’agresseur, si on ne peut pas ou ne veut pas l’arrêter tous ensemble. C’est très injuste, mais très logique, malgré qu’on se doute publiquement et sans gêne des capacités mentales du président américain, qui lui, peut-être, ne veut que son prix nobel de paix, un jour, et ce conflit l’empêche tout simplement de l’avoir. Alors, qu’il invite qui il veut et quand il veut, nous ici à ce stade-là on s’en fout tellement de ce qui se négocie que seul l’absence des tirs pendant une bonne dizaine d’année pourra nous faire croire que cette guerre est terminée et encore, on aura toujours un petit doute. C’est très beau tout ce qu’on a dit, tout ce qu’on a cru à propos des valeurs, des droits de l’homme, des frontières intouchables, de l’indépendance, de toutes ces belles idées qui valent bien d’être soutenu et diffusées, mais la réalité, bien rude, c’est dans la réalité qu’on vit et pas dans nos rêves. Si après tout ce qu’il a fait, Poutine n’est pas éliminé, si on continue de lui acheter sa marchandise, c’est qu’il est bel et bien accepté dans ce monde civilisé, malgré tout ce qu’on dit de lui. Et si un peu de franchise peut approcher la paix, tant mieux. Encore mieux si au lieu de négocier les frontières on négociait d’abord les conditions des gens simples, que les deux parties prétendent défendre. Qu’il puissent voyager librement et sans crainte pour leur vie, que leurs droits et leurs biens soient reconnus par les deux parties, peu importe les autorités actuelles de tel ou tel morceau de terre. Mais je rêve bien sûr. Jusque là, il n’y a jamais eu rien de ça dans leur agenda. Contentons-nous donc des restes qui nous tombent du repas de ces égos si haut placés. Soyons réalistes, c’est mieux.
Texte 2
Ce qui m’aide à tenir, d’ailleurs, c’est l’exemple de l’Union soviétique, qui s’est écroulé en rien de temps, alors qu’on le croyait très fort, très puissant, indiscutable et tout ce qu’on veut. On peut dire que les Russes sont des vaux, qu’ils n’ont aucune culture politique, ou qu’ils l’ont perdue, gaspillée. Que l’opposition en immigration ne peut rien faire pour faire tomber ce régime, ce qui est peut être vrai, mais aux années 80 c’était encore pire, et pourtant. Le Lac des cygnes de Tchaïkovsky, c’est ce qu’on distribuait à la télé soviétique aux moments des grands changements, mort d’un dirigeant ou la chute même du gouvernement en août 1991. Je n’avais que deux ans, mais pour moi, comme pour beaucoup, ça reste un symbole. Un symbole qu’on attend maintenant avec beaucoup de patience, tout en nous occupant de ce qu’on peut faire pour nous et les autres dans les conditions actuelles, tout en sachant, qu’un jour ce chef-d’œuvre symbolique sera ré-diffusé au moment X. Dans 10 ans, dans 30 ans, ou plus. À ce stade, il ne sert à rien de jouer aux devinettes, ça viendra tout seul, il ne faut juste pas rater cette occasion et bien la saisir cette fois. Poutine n’est pas éternel, le système qu’il construit autour de lui non plus, elle n’a rien du solide, elle ne tient qu’aux revenus qu’ils reçoivent en vendant des ressources qui non plus, ne sont pas éternelles. Je sais, qu’un jour il va disparaître, comme tout autre criminel au pouvoir, comme tout autre dirigeant tout simplement. Et il y aura du changement. Peut être pas de suite, peut être pas du tout, mais un changement c’est une chance. Ne pas la rater, la saisir… Je reverrai peut être ma mère ou même mes grand-mères, où je verserai peut-être une larme sur leur tombes, tout cynique que je serai. Elles en rigolent, comme des grand-mères un peu tristes peuvent en rigoler, avec un peu de certitude incertaine, laissant une toute petite place à l’espoir. En attendant les russes comme les ukrainiens, qui ne sont pas avec leurs familles pour telle ou telle raison, ils font ce qu’il est possible de faire à leur place pour boucher ce trou dans l’âme, pour ne pas se déchirer de l’intérieur. On travaille, on fait des projets, on rit, on se cultive, on fait de l’humanitaire, on essaye de ne pas trop s’arrêter pour contredire un peu cette réalité qui stagne, qui ne bouge pas, qui accumule de la tension. On essaie juste, peut-être, de mieux se préparer à ce moment tant attendu où cette tension accumulée sera peut-être bien utile. De rester en forme. De ne pas dégrader à cause des circonstances. Quand on y pense… des millions de vie… bousculée… et pourquoi…
Texte 3
La guerre, comme excuse, ne marche plus. Difficile, quand la moitié de la population est enfermée et chassée dans la rue, alors que les haut placés continuent leur beaux discours sur le patriotisme. Moi, en tant que russe, je suis épargné par la mobilisation (beau paradoxe, hein). Par contre, si je redeviens illégal au cas où ma demande d’asile est refusée à la cour suprême, je risque d’être renvoyé en Russie et non seulement en tant que ressortissant, mais dans le cadre de l’échange, comme prisonnier de guerre, quoi, parce qu’ils n’ont pas assez de personnes pour faire revenir les militaires ukrainiens. On en a déjà eu quelques exemples dans notre communauté de russkoffs en Ukraine. Si jamais je disparais et que je vous manque, cherchez-moi en Sibérie. J’en rigole, et je fais le nécessaire pour l’éviter, mais ce n’est pas exclu, l’immigration connaît mon adresse. Une belle BMW 4×4 est venu inspecter, prendre des photos. Ils n’ont jamais vérifié avant. Et puis, vous savez, je m’inquiétait pour la Russie, pour l’Ukraine. J’ai arrêté, comme beaucoup ici. Après tant de temps, même si on n’arrive pas à accepter la situation actuelle, même si on la trouve toujours surréaliste, on fait avec, on s’y fait. Et puis, une guerre, ça nous apprend beaucoup. Surtout à reconnaître ses vraies envies, à mieux se comprendre. Comme dans toute situation difficile, j’imagine. Quand on traverse des crises, soit on crève, soit on grandit. On ne peut pas non plus rester éternellement dans le désespoir, dans la déprime. L’incertitude, on commence à nager dedans comme des poissons. On n’a pas encore appris à respirer dans l’eau, on n’est pas encore au fond de cet océan, mais on commence à se sentir à l’aise. On ne peut avoir aucun impact sur ce que les politiques vont décider, ils sont tellement loin dans leur bulle blindée, inutile de frapper plus fort, c’est aussi insonorisé, donc on vit, comme on peut, dans des conditions auxquels on a droit en ce moment. Se pose-t-on des questions à propos de l’avenir de l’Ukraine ? Pas vraiment. On parle de tout sauf ça.
Quand il y a des alertes on ne dit plus grand chose, quelques injures à la limite, genre, merde, j’étais concentré sur autre chose, pourquoi maintenant ? Les bombardements, auxquels on a eu droit pendant tout l’été, nous dérangent un peu plus, certes, mais encore, on les oublie très vite.
Elle nous dérange la guerre, voilà. Comme une épine au talon. Mais elle ne nous empêche plus de vivre notre vie en prenant juste certaines précautions nécessaires, en repoussant peut-être quelques rêves pour plus tard ou au contraire, en y mettant tous nos efforts. Nous, non plus, on n’est pas éternel. Autant profiter du moment présent, comme on peut, là où on est, malgré tout.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 10
Texte 01
Et bien, et bien. La folie des négociations s’est calmée, il est peut-être temps de faire un point, au moins, comme on le fait de temps en temps pendant des projets à long terme, vu que c’est le cas. Je dirais même que ce n’est que le début de ce projet, qui a été préparé soigneusement avant de passer à l’action. C’est essentiel, après tout bordel, de remettre les choses à leurs places. D’essayer de comprendre pourquoi elles se sont déplacées comme ça, si possible, ou, encore, chose irrêvable, détecter les causes du bordel, pour avoir une petite chance dans l’avenir de ne pas replonger dedans, de ne pas répéter ses erreurs, les erreurs des autres, ce serait encore mieux, choses qu’on se répète sans cesse, surtout quand telle ou telle chose se répète, ou re-pète dans le cas des bombardements. Bref, ne serait-ce que pour un soulagement mental temporaire, il est bien de résumer certaines étapes de cette guerre qui occupe pas mal de place dans notre quotidien, qui s’est incarné dedans, qui essaie de nous dicter, souvent, l’ordre du jour, l’ordre des choix, notre humeur, notre avenir, un peu vague, un peu irréel même, vu qu’on est bon pour une troisième mondiale il paraît et si c’est le cas, la petite Ukraine, tellement grande, tellement honoré à l’époque, elle sera oublié encore plus vite. Après tout, et c’est vrai, ça reste notre affaire à nous. On est une démocratie indépendante (ne jugez pas, moi-même je n’arrive pas encore à saisir si c’est du sarcasme ou pas, mais c’est toujours beau comme phrase). Les phrases, les slogans, on peut être sûr que c’est la dernière chose qui va mourir. On va tous y passer nous, d’abord, et les slogans vont venir mettre des fleurs sur nos fosses. Enfin, pas les slogans eux-même, faut pas exagérer avec cette intelligence artificielle, mais ceux qui en hériteront. Ça se transmet de génération en génération, n’est-ce pas. Armée, langue, foi, c’est pas nouveau. Mort aux … Sales … ! Traître de … ! Vous placez la race ou la nation que vous voulez à la place des bips, ou tout autre chose, ça marche à tous les coups, ça excite assez les esprits pour en faire quelque chose pendant un moment. Ce qui est chiant c’est le prix que paient ces esprits, en non ceux qui lancent, non ceux qui manipulent. Je me trompe peut-être, ou je connais mal l’histoire, mais je n’arrive pas à trouver un seul exemple où ceux qui s’entretuent pendant les guerres, qui sont envoyés ou, plus rare, s’en vont volontairement au front, sont les mêmes qui les ont provoquées. Le peuple, il ne demande qu’à vivre, qu’on lui foute la paix, rien de plus. Vivre en paix, remarquez, ce n’est peut-être pas si facile pour les dirigeants parce que le peuple veut aussi toujours vivre mieux donc pas content il est, donc il demande, il réclame des choses. Une bonne petite guerre et on oublie tout, pas le temps, on envahit, on se protège, bref, on est occupé, vous voyez pas. Les choses, qu’on espérait pour la Russie, nous le peuple, mais on les a complètement oubliées. Quand je m’en souviens maintenant, toutes ces manifestations, toutes ces illusions, ça ressemble à une blague. Les choses, pour lesquelles ont voté les ukraniens en choisissant leur président de paix (ça faisait partie de ces promesses, désolé), on en parle encore ici, tout ne semble pas être perdu mais presque, et cette mémoire encore fraîche de cet avenir qui n’a pas eu lieu, qui n’aura pas lieux vu la tendance, sauf miracle, moi ça me brise le coeur. À part faire des points, ce qui aide dans les projets à long terme, c’est d’avoir une vision de la réussite. Et c’est quoi, en ce moment, cette vision en Ukraine ? Les frontières des années 91 ? Avant ou après l’indépendance ? Je redemande au cas où, parce que ce n’est plus si clair. Et ces frontières, imaginons qu’on les a, qu’est ce qu’on va en faire ? Qu’est-ce qu’on va faire aux gens qui y vivent maintenant, sous l’occupation ? Qui ont déménagé là-bas après l’occupation ? Va-t-on leur dicter quelle langue ils doivent utiliser dans leur quotidien, comme on le fait dans les frontières actuelles ? Va-t-on les traiter de tous les bips comme on le fait maintenant ?
Texte 02
L’Ukraine, en tant que pays, n’a pas de vision du futur, je suis triste que ça fasse partie de mon résumé. Refuser tout ce qui peut sembler russe, russophone, soviétique, ce n’est pas une vision du futur, c’est une tentative de refaire son passé sans rien mettre à sa place, donc ça ne crée que du néant, et ça prend beaucoup d’énergie car le néant ça dérange et on est obligé de le justifier sans arrêt. Le symbole de ce gaspillage de l’énergie en temps de guerre dite existentielle, pour moi c’est ce trognon sur l’ancienne place Catherine qui a remplacé le monument dédié à la fondatrice de la ville. Impératrice russe, oui, et alors ? C’est du passé ça. Elle est même allemande par ces racines, tant qu’on y est. Ils ont fondé cette ville, ces impérialistes, ils ont construit ces bâtiments, dont on profite toujours, ils avaient leurs raisons pour le faire, leur vision du futur, qu’on l’aime ou pas, et qu’est-ce qu’on nous propose maintenant, quel futur, pourquoi donner ses efforts, rester, donner sa vie pour protéger quoi exactement ? Son droit de ne pas parler la langue de sa mère ? Interdisez donc d’aller au front à tous ceux qui la parlent, on verra si quelqu’un voudra encore parler ukrainien, même si c’est leur langue maternelle. Franchement, après 3 ans et demi de guerre, ça saute tellement aux yeux que les dirigeants de ce pays sont une gangrène, qui le ronge de l’intérieur, soigneusement, en y prenant son plaisir avant que le corps entier ne disparaisse, cette gangrène comprise. Même en dehors de la guerre mais surtout en temps de guerre, est-ce vraiment la chose à faire ? Quand on a tous ces problèmes d’armée, d’armements, de protection des civils, d’économie qui s’étouffe petit à petit. Corruption, tiens. Elle est éliminée, c’est bon ? On peut être fier ? Les gens le voient après tout ce temps. C’est naturel qu’ils ne veulent pas donner leur vie pour un futur qui ne semble pas être meilleur qu’en Russie. La Russie ou plutôt, Poutine, quant à lui, en a une de vision, par contre. Je pense l’avoir comprise, finalement. Où l’avoir accepté plutôt puisqu’il ne la cachait jamais. Il considère la chute de l’Union Soviétique comme une catastrophe géopolitique et il se voit restaurateur de la justice. On peut ne pas être d’accord, mais il y va. Et après 3 ans et demie de cette guerre, plus il voit comment le monde réagit, plus il croit qu’il a toutes ces chances de réussite. Pologne, pays baltes, ces propagandistes à lui commencent déjà à répandre les mêmes narratives à leur propos qui ressemblent tellement à ce qu’ils disaient de l’Ukraine avant d’y mettre leurs troupes. Troupe d’ailleurs, si vous roulez le R, ça vous donnera cadavre en langue russes. Un peu d’échange interculturel, voilà. Il a pu aussi construire sa machine de guerre, qui fonctionne même sans besoin de mobilisation générale. Avec l’aide du monde dit civilisé qui continue de le financer en achetant ses ressources. Mettons ces deux choses pas loin l’une de l’autre dans notre constat, je préfère. En parlant de sa machine de guerre, d’ailleurs, c’est étonnant à quel point ça a évolué. L’armée russe du début de l’année 2022 et ce qu’ils ont maintenant, ce sont deux organismes complètement différents. Ils savent s’adapter, je dois l’avouer. Ça n’a pas marché en 3 jours comme ils voulaient, ils ont bien morflé, ils ont compris la leçon et petit à petit ils se sont redressé et maintenant, les inventions souvent ukrainiennes, ils les adaptent. Les drones du front, par exemple, c’était pas du tout leur truc. Ils les ont bien pris en compte et merci la Chine, il en fabriquait par milliers. Il existe aussi des systèmes pour les détourner, ces drones, et bien, la fibre optique, dont j’ai entendu parler pour la première fois avec les premières coupures d’électricité en 2022, qui nous permet d’avoir accès au réseau même en cas de coupures rien qu’avec un power bank, et bien, leur drones maintenant, sont de plus en plus piloté à travers cette fibre, ce câble très très fin, qui ne peut pas être repéré. Et les distances possibles ne font qu’augmenter. Bientôt, y’ a pas de doute, ça va être les drones pilotés par l’intelligence artificielle. Y en a déjà un peu, ils se baladent en groupe comme des oiseaux. Ça me fait penser à cette vidéo des drones en Chine qui faisait un joli spectacle à l’occasion des 75 ans de leur état. C’est très joli, certes, mais imaginez que tous ces petits oiseaux portent des munitions et au lieu de vous divertir ils viennent vous anéantir. Et vous leur ferez quoi, ils sont tellement rapides et tellement nombreux. Et ça coûte que dalle par rapport aux missils habituels. Et ça se fabrique en un rien de temps une fois la technologie est testé et adaptée.
Texte 03
Ce qu’on devrait mettre aussi dans notre résumé, c’est que vivre dans une guerre est plus que possible. Nous les humains on s’habitue à tout. J’ai appris récemment une nouvelle expression en français : guerre d’usure. C’est devenu ça. Je ne sais pas pour le front, je ne suis plus, comme beaucoup, mais dans les villes on est loin de l’oublier. Les bombardements semblent de plus en plus intenses et, malheureusement, plus efficaces pour l’ennemi. J’ai entendu des propos comme quoi les pertes parmi les civils pendant cette guerre sont quand-même beaucoup moins nombreuses que pendant n’importe quelle guerre du siècle précédent. C’est peut-être vrai, je ne sais pas, mais quand est-ce qu’on va arrêter de prendre les humains pour des chiffres ? Allez le dire à un père qui vient de perdre son enfant parce qu’un drone a détruit leur immeuble. Ça arrive pratiquement tous les jours. Des fois c’est très fort, par rapport aux autres fois, comme cette attaque du 17 juin. Quand c’est fort comme ça, c’est de suite médiatisé, partagé, pour rappeler à je ne sais pas qui que la guerre continue, que la russie est un pays agresseur, que ce sont des monstres, qu’ils doivent tous crever, disparaître et tout ça tout ça. De la haine quoi, de la haine médiatisée. Dans ces moments j’évite d’ouvrir les réseaux sociaux, car ça m’a l’air d’une masturbation générale sur les tragédies humaines, désolé pour l’image. Masturbation, oui, sur les morts, j’ai bien dit ce que je voulais dire, car partager un reels et éjecter quelques injures ne coûte rien, ne demande pas d’effort, mais ça soulage quand même un peu, n’est-ce pas, on se sent moins inutile. Et la suite ? Rien, du néant en ce qui concerne ces tragédies dont on va oublier les dates dans quelques jours. On continue comme si de rien n’était. On continue de raconter sa vie, de poster de suite après ces vidéos bouleversantes des photos de son petit-déjeuner et de sa salle de sport. Prochaine attaque, pareil, et ainsi de suite sans cesse. Sans essayer de changer quoi que ce soit afin que ça ne se reproduise plus. Mais, vous me direz, qu’est-ce qu’on peut faire, nous, les civils ? Je ne sais pas, personne ne sait. En 2022 on savait, peut-être par intuition, peut-être parce que les autorités ne se détachaient pas tellement du peuple et on travaillait plus ou moins en équipe, on se faisait confiance. La communication ouverte entre le peuple et le gouvernement, y a longtemps qu’on l’a perdue. Chacun chez soi, on se réunit juste pour recompter les défunts. Et tout ce qu’ils nous envoient comme signal, ces chers élus, tout ce qu’ils nous proposent comme solution, c’est de ne pas parler le russe et de haïr les russes, rien de plus. Ça va sûrement nous aider, oui. Ça va sûrement améliorer notre système de défense antiaérienne, ça va mobiliser plus de gens, ça va nous produire plus de munitions, ça va même remplacer les usines qui essaient de produire ces munitions où les recruteurs osent venir recruter les hommes, les laissant ainsi sans effectif. Je ne sais pas dans quel pays vit notre président, désolé, c’est un héro pour certains, mais sûrement pas en Ukraine en temps de guerre. Et la distance, entre lui et les ukrainiens, commence à ressembler, comme je le craignais il y a un an ou un an et demi dans l’une des chroniques, à une fosse commune où on risque tous de glisser, petit à petit.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 9
01. Françoise WALLEMACQ
Bonjour Artem. En ce moment on parle beaucoup de négociations, de paix. Que ressent-on à ce propos à Odessa ?
01. Artem SAVART
On se sent un peu dans une sorte de cirque, je dirais, sauf que non seulement c’est nous qui applaudissons ou non, c’est aussi nous, qu’on donne aux ourses et aux lions pour les récompenser du spectacle. C’est assez bizarre de vivre dans une série-réalité, de retrouver tout le temps dans l’actualité et les interviews les informations concernant telle ou telle personne de ta ville ou un événement qui a eu lieu dans telle ou telle rue où tu te promènes au quotidien. Comme, par exemple, ce meurtre d’un activiste dit proukrainien, tué de sang froid il y a quelques semaines au bookmarket, marché au livres, où on s’est rencontré Françoise en 2022. Je l’avais rencontré une fois dans un bar à musique, où il avait fait un scandale à cause de la langue russe. Le proprio, un péruvien qui vit à Odessa depuis des dizaines d’années, a préféré virer le chanteur, Roman Kapitonov, apparu d’ailleurs une fois dans un reportage de la RTBF concernant la mobilisation en février 2024. Cet activiste assassiné je l’avais vu aussi avant dans une vidéo, souriant et bien costaud, assis à côté d’un entrepreneur qui, pour ainsi dire, s’excusait publiquement après un autre scandale de langue, provoqué par une autre activiste. Elle était venue exprès (elle l’a avoué après) à sa conférence d’entrepreneurs et quand l’un des orateurs a commencé son discours en russe, elle lui a demandé de changer de langue. Cette fois c’était elle qu’on a viré. Cette conférence devenu plus ou moins régulière, qu’elle a essayé de gâcher, je l’admire un peu, car ils ont commencé en 2022 quand tout a été arrêté et c’était bel et bien un peu d’air frais, un peu de soutien, de networking, c’était très important. Si le pays reçoit encore des taxes c’est grâce aux entrepreneurs, qui n’ont pas fui, qui essaient de continuer. Cette activiste de conférence, d’ailleurs, quand je l’ai vue dans les news, je la connaissais déjà. On s’est connus par hasard dans un café, on discutait en français avec un ami et on a vu qu’elle souriait en nous regardant, on est allé vérifier si elle nous comprenait. Un petit peu oui, une collègue, une linguiste. On a passé deux heures à discuter, à chanter des chansons françaises, et puis on s’est revus quelques jours après pour une soirée de vin, après 3 heures de discussions en français anglais et ukrainien elle a su d’où je viens, la conversation a tourné vers la politique, elle a dit quelque chose de méprisant à propos des russes en tant que peuple, mon ami français n’a pas su ou n’a pas voulu se retenir et a dit ce qu’il pensait de leur choix du président et elle s’est enfui, très vexée. Bref, vous voyez, c’est assez agité et lié, et quand on suit maintenant l’actualité concernant la paix, les négociations, on a un peu l’impression de revivre cette série-réalité. On est à la fois les acteurs et les spectateurs. Bien sûr, qu’on espère que tous ils vont trouver le moyen d’arrêter la guerre, il est grand temps, sauf que, est-ce vraiment leur intérêt ? Je ne parle pas seulement de poutine, j’ai bien des doutes après tout ce temps à propos de zelensky et de l’europe, est-ce qu’ils veulent vraiment la paix ? Ou la guerre dans son état actuel les arrange bien ? Je ne suis pas le seul à me poser ces questions. Ces questions dans le vide, parce que ça fait un moment qu’il n’y a plus de communication ouverte et honnête entre le peuple et les autorités. La propagande officielle de l’Ukraine ne me semble pas meilleure qu’en Russie. Il est assez simple de la distinguer d’ailleurs. Si vous entendez quelqu’un, surtout quelqu’un d’officiel, utiliser publiquement des épithètes dévalorisantes pour nommer les russes, les américains, les anglais ou autres, c’est que ça cloche, ce ne sont pas des news, il faut éteindre car on va vous imposer une vision malgré les faits. Si l’on se détache un peu des conséquences auxquelles tout cela continue de mener, on peut dire qu’il était même amusant de voir la propagande officielle osciller d’un côté à l’autre lorsqu’il était question de signer cet accord avec les États-Unis sur les terres rares. Zelensky n’a pas vendu l’Ukraine à la Maison Blanche. Trump, traître ! Agent de Moscou ! Krasnoff ! Recueilli par le KGB en 1987. Bon ben, maintenant c’est signé, hein. Et on le présente comme quelque chose d’extraordinaire, comme un futur exceptionnel pour l’Ukraine, alors que personne n’a vu exactement ce qu’il y a dans ce papier. Et maintenant la même chose avec les négociations, Zelensky qui appelle Poutine à Istanbul publiquement, Trump qui dit qu’il passera si l’autre il passe, Poutine qui ne vient pas, à mon avis, tout naturellement. C’est un criminel, mais pas un débile et il n’a rien à faire de l’avis de son peuple donc il peut se permettre de ne pas participer à un cirque pareil. Les chefs de pays, normalement, viennent pour finaliser et pour signer, quand tout est presque négocié, quand un accord est prêt, ils le font discrètement sans slogans et ils font une conférence après, si besoin. Là on peut constater qu’il s’agit de ce que l’on veut, sauf ça. On a échangé 1000 otages, c’est bien. On le présente comme une grande victoire lors de ces négociations, c’est bien. Sauf que ces échanges se font régulièrement depuis 2022 en douceur et on n’en fait pas tout un spectacle. Bref, ce qui est sûr, c’est que la guerre ne peut pas durer éternellement. À la limite il y aura bien quelqu’un qui s’épuisera. Mais en attendant on continue de se pourrir la santé mentale, qui est déjà assez boiteuse, avec ces échanges médiatiques qui ne mènent à rien.
02. Françoise WALLEMACQ
Est-ce qu’au cours de ces années et mois de guerre l’attitude des ukrainiens envers l’Europe, les états unis, l’Otan a évolué ?
02. Artem SAVART
Je peux dire qu’on a quand même un peu grandi. En 2022 c’était à la fois cruel et beau. Vous voyez, les situations les plus difficiles, quand on n’est pas seul, quand on est soutenu ne serait-ce qu’avec des paroles, elles semblent beaucoup moins pénibles, car ce soutien, quand on y croit, donne du courage, de l’énergie. Espérer une entrée dans l’Otan, espérer plus d’armes, espérer les troupes de Macron ou de quelqu’un d’autre, les sanctions qui vont écraser ton ennemi, ça peut aider un moment. Mais après quelques années, on est bien obligé d’aller casser ses illusions pour essayer de continuer le combat au moins avec leurs éclats, tout en espérant qu’ils soient assez tranchants. Bien que c’est écrit dans la constitution (pourquoi, d’ailleurs, on se le demande), il n’a jamais été question de l’Ukraine faisant partie de l’Otan. Les sanctions contre la Russie, quand on continue d’acheter du gaze et du pétrole russes, désolé mais ça ne colle pas. Les armes qui arrivaient à goutte d’eau à une vitesse incroyable de tortille bien hésitante, on comprend que la défaite de la Russie n’était jamais et ne sera jamais à l’ordre du jour, malgré toutes les grandes paroles. En fait, si on s’éloigne un peu de ces grandes paroles, on comprend que c’est l’Ukraine qui gêne tout le monde. Moi, je le dis sans aucune émotion, je ne fais que constater, pour moi c’est juste une illusions de moins, toute cette guerre pour moi est une grande découverte de la réalité pour apprendre à vivre dedans. Mais il y a pas mal de gens qui en sont vexés et je peux les comprendre. Tu te donnes à 100 pourcents, tu crois aux choses et puis tu vois que dès le début ceux qui disent être à tes côtés, ils exagèrent un peu. Juste avant l’invasion à grande échelle, les ambassades de tous les pays envoyaient des textos à ces citoyens, fermaient leurs boutiques et partaient, convaincus que l’Ukraine allait être envahie. Si cela s’était réellement produit en trois jours, tout le monde en parlerait pendant une semaine dans les médias, puis l’affaire serait close, n’est-ce pas ? Qui aurait sérieusement regretté l’Ukraine ? Mais non, elle a résisté, l’insoumise. Bon ben, on va dire qu’on soutient, que ça se fait pas, que poutine c’est un monstre, on va blâmer, on va condamner, on va s’inquiéter, on va montrer, qu’on est bon, on va intégrer aussi quelques millions d’immigrés bien débrouillards, ça ne ferait pas de mal à notre démographie, mais le gaze et le pétrole, vous rigolez ou quoi, n’y touchez même pas. Les livraisons d’armes… on en parlait certes, mais quel était le décalage entre parler et livrer ? Et cet accord de lend-lease signé par Biden le 9 mai 2022, pour rappeler, sûrement, le même accord avec l’Union Soviétique qui a pu contribuer à l’achèvement d’Hitler grâce à ça, et bien, dans le cadre de cet accord de 2022 rien n’a jamais été livré. Il a expiré tout doucement et n’a pas été prolongé. On rigole ici que, lors des premiers mois de cette guerre, le plus grand fournisseur d’armes et de munitions à l’Ukraine étaient les Russes, qui fuyaient dans tous les sens, abandonnant ce qu’ils avaient sur eux. Bien sûr, les armes ont été livré, mais sûrement pas pour permettre à l’Ukraine de gagner cette guerre, de chasser l’agresseur, de regagner les territoires ou quoi que ce soit dans le genre, juste qu’elle puisse continuer encore et encore d’occuper la Russie, pour pas que cette dernière ait la moindre possibilité de mettre son nez ailleurs. Ça y est, après trois ans de guerre et surtout avec l’arrivée de Trump, qui menaçait de quitter l’Otan, ils ont bien compris que ce scénario est bien possible et qu’il faut augmenter son potentiel militaire, au cas où. Donc, vous voyez, on parle de tout ça, et on se demande aussi comment en est-on arrivé là, pourquoi est-on toujours si dépendant des aides extérieures après 3 ans de guerre et surtout, pourquoi en a-t-on besoin tout court puisqu’à la chute de l’Union Soviétique le potentiel militaire de l’Ukraine était bien plus élevé et sans aucune aide d’aucun pays. On va pas creuser dans des complots, on va juste dire que c’est dommage et que c’est une erreur dont de plus en plus de personnes se rendent compte. La vraie indépendance, ce n’est pas que le mot et les slogans.
03. Françoise WALLEMACQ
Et l’attitude envers la Russie ?
03. Artem SAVART
La propagande officielle n’a pas trop changé de rhétorique. On convoque, pour ainsi dire, Poutine à Istanbul, tout en le traitant de tous les noms, s’étonnant ensuite qu’il ne soit pas venu. Je ne dis pas que tout ce qu’on dit de lui n’est pas vrai, j’en dirais davantage, mais ce que je pense, si je veux vraiment négocier, je le garde pour moi, n’est-ce pas? Pareil pour les Russes en Russie, qui n’ont pas fait assez il paraît pour faire tomber ce régime. Pareil pour les Russes en dehors de la Russie, qui ont fui ce régime, qui ne font rien pour le faire tomber, qui n’aident pas assez. Le monde entier réuni n’a pas voulu éliminer Poutine, continuent de lui acheter sa marchandise et les Russes en sont responsables. Normal, ça peut se comprendre. Mais n’oubliez pas de le dire aussi aux allemands, aux français, aux américains qui en ont fait des guerres, qui en ont tué des enfants. Déchets biologiques, eux aussi ? Et ces trois messieurs, qui prennent leur train de nuit vers l’Ukraine soudainement après que les négociations en Turquie sont annoncées. Qu’est ce qu’ils sont venus dire à Zelensky si soudainement ? Le monde est beaucoup plus nuancé que le noir et le blanc. Heureusement que la propagande officielle ne fait pas l’avis de tout le monde en Ukraine. Et de plus en plus de gens, je peux constater, surtout après cette infodémie suite à l’arrivé de Trump, commencent à réfléchir au lieu de répéter des slogans, parce que même la propagande est devenu tellement contradictoire qu’on n’a plus d’autre options que de réfléchir par nous-même, si on veut garder la moindre santé mentale. On comprend, plus ou moins, que la Russie ne va pas disparaître, que c’est un voisin et que tôt ou tard il n’y aura plus de guerre. Que Poutine n’est pas éternel et qu’il ne représente pas tout le pays, loin de ça. On comprend aussi, que ce qui se passe en Ukraine n’est pas vraiment loin de ce qui se passe en Russie, au niveau de la corruption et des droits de l’homme, sauf qu’ici c’est un peu plus bordélique et moins stricte. Pour le moment. Je pense que les gens, au fond de leurs âmes, ne sont pas faits tout simplement pour se haïr éternellement. Pour un certain moment oui, c’est sacré, pour bien se déchirer, mais après ça va, ils peuvent, au moins, cohabiter, si ce n’est devenir amis et partenaires. Surtout les politiciens, eux, ils peuvent changer en un rien de temps. Géorgie, comme preuve. Cette guerre est une tragédie, tout simplement. Je ne doute pas qu’en Ukraine ils tourneront la page un jour, bien que cette opinion soit encore assez minoritaire. Mais bon, pour l’instant il s’agit de tourner la page de la paix tant espérée et trouver les forces pour continuer encore, vu que ça continue et on n’est pas encore prêt aux négociations.
04. Françoise WALLEMACQ
Vous disiez dans l’une des chroniques qu’à la quatrième année d’une guerre moyenne les gens ont de nouveau leurs forces pour continuer. Est-ce déjà le cas ?
04. Artem SAVART
Je sens qu’on s’approche vraiment de ça. La Russie, surtout, a pu construire sa machine de guerre. L’Ukraine, quant à elle, va être obligée de construire la sienne. Et elle va le faire puisqu’elle n’a pas le choix, sauf se rendre, ce qui ne semble heureusement pas être le cas. On avait cette petite lumière d’espoir d’une fin, d’une trêve, au moins, là on comprend que ça ne sert à rien d’espérer et soit c’est tout le système qui change, soit la Russie va continuer de manger l’Ukraine à petits pas, comme elle le fait actuellement, consacrant des milliers et des milliers de soldats dont Poutine n’a rien à cirer, il peut recruter encore et encore. Il n’a même pas besoin de mobiliser, il achète avec de l’argent (bonjour aux acheteurs de gaze et de pétrole, d’ailleurs, pardon, je ne me suis pas retenu). Les hommes en Russie après un certain âge ou qui ont des maladies incurables trouvent qu’aller mourir contre quelques millions de roubles est une meilleure solution, puisqu’ils ne croient pas avoir la moindre chance de s’en sortir autrement. Là, au moins, ils aident leurs familles. Pas tous, bien sûr, mais d’une manière régulière et en quantité suffisante pour continuer pendant des années et des années. On peut les juger, certes, mais ce système fonctionne. En Ukraine, ça fonctionne aussi, sauf qu’on chasse les hommes dans les rues, on les oblige. Pour l’instant ça va, si j’ose dire, et j’imagine que ça peut aller encore un moment, mais on est tout simplement beaucoup moins nombreux. Et en moyenne on est beaucoup moins dépressif et on estime la vie humaine un peu plus, surtout la sienne, les hommes ici ne veulent pas aller mourir pour de l’argent. Déjà, mourir, au front, c’est presque garanti tôt ou tard, et puis pour l’argent… Les ukrainiens, j’ai remarqué, qu’ils sont beaucoup plus débrouillards que les russes sur ce niveau là, ils savent gagner de l’argent, inventer des choses, des petits business, ils sont moins esclaves du système je dirais. Ben, vous les voyez en Europe, ils bougent, quoi. Rien qu’en Pologne en 2024 ils auraient rapporté à l’état polonais plus de 3 milliards de dollars de taxes ce qui est 5 fois plus que cet état aurait dépensé pour soutenir les immigrés qui ne travaillent pas. Et là on parle des gens qui ont tout perdu, tout laissé, à partir de rien, à partir du néant, rien qu’avec leur talent. Donc, certes, ils ne veulent pas aller mourir et pour qu’ils se battent quand même il faudra trouver d’autres raisons que l’argent. Mais j’avoue que, perdre ces quelques illusions concernant la paix et les négociations, ça fait réfléchir, ça ne laisse pas le choix. Peut-être qu’il y aura de nouveau des volontaires, on verra bien. Ou peut-être les autorités ukrainiennes, président compris, vont enfin arrêter le populisme et s’occuper vraiment de l’avenir de leur pays. Puisque eux, non plus, n’ont pas une variété de choix. Je n’exclue même pas qu’on va se retrouver seul sans aide européenne, américaine ou autre. Ça nous apprendra peut-être. À être plus efficace, à éliminer la corruption, à séparer, au moins, l’armée et les recruteurs, en changeant l’uniforme de ces derniers. C’est bête de répéter ça, mais quand un homme, un civil voit quelqu’un dans un uniforme de l’armée, il a peur, parce que ça peut être un recruteur. Donc, fini, depuis longtemps, tout estime et tout respect envers les vrais défenseurs. Pourtant, rien que cette simple modification accompagnée d’un discours bien clair et bien honnête, contribuerait largement, je suis sûr, à la quantité de nouvelles recrues. Discours honnêtes, d’ailleurs, de la part des officiels, ça manque. Des slogans, ça ne se digère plus. Où en est-on vraiment ? Que peut-on faire vraiment ? Qu’a fait l’étai lui-même ? Où va-t-on ? Quels problèmes locaux et quelles solutions possibles ? Zelensky fait ses courtes vidéos pratiquement chaque jour, seulement c’est principalement du vide. Il a parlé avec celui-là, il va rencontrer celle-là, unité fraternité, tout le monde est avec nous, paix, appuyer sur la russie, etc, etc… Bref, du concret on veut, du lourd, du pas joli mais du vrai. Là, au moins, on saura quoi faire chacun à son niveau, comme c’était justement au tout début de la guerre.
05. Françoise WALLEMACQ
En mars 2022 on a parlé à Odessa des raisons de votre départ de Russie, des valeurs que les ukrainiens défendaient, de la propagande russe qui était bien fausse. Qu’en pensez-vous après tout ce temps ?
05. Artem SAVART
C’est compliqué. Il faut maintenant séparer, je pense, les valeurs du peuple et les valeurs diffusées par les autorités. Certes, les ukrainiens ne veulent toujours pas qu’on leur impose un mode de vie pareil qu’en Russie. La liberté et tout ça. Et pourtant, combien nous en reste-il de cette liberté ? Quand je vois que les médias et les personnes médiatiquement connus sont sanctionnés par l’état, quand ils disent quelque chose de travers, je pense automatiquement à mon pays d’origine, désolé, j’ai déjà assisté à ce genre de chose et je sais comment ça peut finir. Nemtsov, qui accusait Poutine en 2014 d’avoir déclenché le conflit armé, alors que même les ukrainiens n’osaient pas le dire ouvertement. Il a été tué peu de temps après à quelques pas du Kremlin. D’autres hommes politiques et journalistes, moins connus. Navalny, bien sûr. Et tous ces prisonniers politiques, surtout après 2022, qui ont essayé de dire non à Poutine, ces déchets biologiques, comme certains disent, qui n’ont pas fait assez pour faire tomber ce régime. En Ukraine on ne te met pas en prison, il paraît, mais on essaie de te fermer la bouche quand-même. Au début, la propagande russe nous disait que la langue russe devait être protégée, c’était l’une des excuses pour nous faire la guerre. On en rigolait, car c’était faux, il n’y avait aucun problème avec ça. Maintenant il paraît que si, en tout cas officiellement et par conséquent il y a des activistes qui soutiennent cette tendance, qui se croient tout permis. Désolé mais ça ne donne pas envie d’élever ses enfants dans une ambiance pareille. Toi-même tu peux te défendre peut-être mais mettre un enfant dans une incertitude de la sorte, merci. Pour revenir à la série-réalité, tout récemment, un ami, un journaliste italien, a été calomnié publiquement par l’un de ces activistes de langues, patriote de canapé je dirais (puisqu’il n’est pas dans l’armée). Pour avoir diffusé, comme il dit, des narratives pro-russes, tout ça parce qu’il ne soutient pas la destruction du patrimoine de la ville d’Odessa. Les monuments, les noms des rues et tout ça. Alors que même les odessites en général sont du même avis à ce sujet. Ça peut arriver, certes, mais d’une manière régulière ? Mais ce qui fait mal ce n’est pas cet accident, ce sont les commentaires des ukrainiens, qui ne pensent pas, qui répètent des slogans, qui traitent de tous les noms quelqu’un qu’ils ne connaissent pas et le voyant déjà chassé du pays comme traître criminel et autre. Là, ça fait peur, parce que c’est une masse, et une masse, c’est dangereux. Je dirais donc, à propos des valeurs, que rien n’a changé pour moi, car cette masse ne fait pas tout le pays, et c’est très rare qu’on ait le courage de te répéter face à face ce qu’on peut t’écrire en commentaires comme insulte. Mais la tendance, j’aime pas du tout.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 8
Les beaux temps sont revenus. Je parle du soleil. C’est agréable. Moi, né en Russie, je n’ai jamais supporté le froid. Dire que le lieu de naissance et la nationalité doivent nous dicter nos habitudes… Heureusement que l’hiver est parti. Parti pour revenir, on le sait, mais cette trêve de quelques mois, nous fera sûrement du bien. Cette trêve là, au moins, et pour les autres, on verra, ça ne dépend pas de nous. On ne peut que faire le nécessaire : soutenir l’armée avec le peu d’argent qu’il nous reste (il leur manque toujours des trucs), se cacher à la maison, pour pas aller au front (ce serait bête d’aller crever dans une tranchée au dernier moment, n’est-ce pas, quand tout le monde parle d’une paix ou d’une trêve qui ne vont pas tarder), mourir sous les bombardements de plus en plus cruels d’ailleurs (ce n’est pas Berlin des années 40, mais quand-même, et puis, c’est pas nous qui avons commencé, enfin, certains croient que si, mais enfin, voyons, bref). Essayer de survivre avec le peu de moral qu’il nous reste, c’est aussi important. Sinon qui vivrait ici après, pourquoi tout ce massacre, si personne ne va profiter des résultats. Tout finit par finir, n’est-ce pas, et on a eu des beaux exemples dans notre passé dont certains, d’ailleurs, se servent pour nous expliquer notre avenir. Ah, dans les médias et les conversations qui les suivent par manque de sujets et par abus d’espoir, on dirait que c’est un cours d’histoire. Qu’est-ce qu’on trouve comme références ! Mais bon, malgré toutes ces suppositions, il est difficile maintenant de ne pas croire que cette année est probablement le dernier épisode de cette saison pour l’Ukraine. Personne ne nous garantit que cette saison sera la dernière, par contre. Un bon cinéaste, il laisse toujours une chance pour la suite, il sème toujours des doutes comme quoi, ce n’est pas fini, pour pouvoir re-commercialiser le succès de sa série quand le public sera de nouveau prêt. Peut-être pas mais, il met jamais le point. En parlant des séries, une auditrice m’avait demandé des références pour les musiques que vous entendez toujours au début de nos chroniques. J’adore cette intro, c’est Françoise Wallemacq qui l’a faite un jour en s’amusant avec des morceaux, et ça a donné ce qui est pour moi très symbolique. À part Vladimir Vysotsky, qui était la voix du peuple de l’époque soviétique, avec l’une de ses rares chansons en français (merci à l’amour qui brisait souvent les frontières même soviétiques), cette chanson est sur la guerre en plus. Et un morceau magnifique d’un group ukrainien, Océan d’Elsa, qui est très mérité une fierté nationale, un phénomène, une source de poésie, dont je ne comprenait pas un seul mot il y a 10 ans, mais que j’écoutais déjà à cette époque dans mes promenades nocturnes en voiture à Moscou, développant petit à petit mon amour pour ce pays. Moscou, qui avait déjà commencé, petit à petit aussi, ce massacre, dans lequel nous vivons. À part ces deux morceaux, il y en a un qui est plus que symbolique pour tout ce que j’ai la chance de dire ici. C’est la bande originale de la série qui s’appelle Serviteur du peuple avec Zelensky dans le rôle du président, élu par accident, élu pour son discours ouvert, un homme du peuple que le peuple a choisi pour enfin démonter le système pourri dont lui, homme du peuple, voix du peuple se plaignait dans son discours. Si vous voulez comprendre ce qui se passait en Ukraine depuis l’indépendance et ce qui se passe toujours, d’ailleurs, plus ou moins, car ce système a même survécu à la guerre, je vous conseille. Zelensky et les autres, ils jouent très bien, c’est une belle série. Elle a même influencé, je pense, en quelque sorte, ma décision de partir précisément ici, car, comme les ukrainiens, j’y ai vu une sorte d’espoir, que je n’avais plus pour mon pays d’origine. À part la pourriture du système, qu’ils ont démontré dans cette série, ils ont aussi montré un avenir pour l’Ukraine. Un croquis, mais, c’est mieux que rien. Il n’y a jamais vraiment eu de projet d’avenir pour ce pays. Si vous regardez les promesses de tous les présidents élus depuis l’indépendance, c’est toujours la même rengaine. Ça n’a jamais rien eu d’un avenir, que du passé, que du traitement symptomatique, alors qu’il fallait opérer d’urgence. Et là, d’un coup, une goutte d’eau fraîche dans ce désert de désespoir, mais bien sûr qu’on l’a dévoré cette goutte, bien sûr, qu’on l’a élu, Zelensky, dans la vraie vie. On a cru à ce compte de fées. Enfin, on, les ukrainiens je veux dire, mais même les russes qui rêvaient d’un autre avenir pour la Russie que celui qu’on a connu avec poutine et sa clique, on était fiers des ukrainiens, on croyait en leur réussite. Poutine aussi, je pense, il a dû avoir peur de ces élections, de ce choix, du choix même. Il a pas l’habitude, chez lui tout se passe autrement, des petites combines. Il vivait un peu dans le passé, lui, quand il croyait qu’il allait envahir l’Ukraine en 3 jours et être accueilli avec des fleurs. Il ne faut jamais croire à sa propre propagande, ça te détache de la réalité encore plus que tes châteaux et bunkers. Bref, c’est très rare que tout se passe comme prévu. Surtout dans le cas de l’Ukraine… Je me suis retapé la première saison de cette série et quelques épisodes de la deuxième. Ça m’a fait du bien, c’est bien rigolo, bien fait et pas du tout méchant, ça m’a permis de m’oublier pour un moment. Pour me briser encore plus le cœur après, quand j’ai ouvert instagram pour répondre à un message et quand j’ai vu, comme pratiquement chaque jour, de nouvelles photos des victimes, des adultes et des enfants, des vies brisées encore une fois, arrêté en plein vol, dans leurs lits, dans des bus, dans la rue, dans le terrain de jeu, et cetera, et cetera, et cetera. Bien bonjour, réalité chérie.
J’ai bien envie d’arrêter de me répéter sur les bombardements. Je trouve toujours je ne sais pas où les mots et les phrases différentes, je ne cherche même pas, ça vient tout seul, ça coule malgré moi, comme le sang que tu ne peux pas arrêter parce que tu ne peux pas boucher le trou dans ton corps, il s’ouvre encore et encore. Mais à vrai dire, il n‘y a jamais rien de nouveau, ce n’est jamais différent. Quelque chose te tombe dessus, cadeau du ciel, et voilà t’es mort. Ça peut être n’importe qui, personne n’est à l’abri, ni dans la rue, ni dans les shelters, ni chez soi, sans parler du front, qui est un désastre sans pause. Si je m’arrête, sachez que ça continue, au quotidien, et si vous voulez suivre, il y a des chaînes telegram dans pratiquement chaque ville d’Ukraine, c’est facile à trouver. On y annonce des alertes aériennes et les directions possibles, les types d’engins qui nous rendent visite, bref, c’est tellement une routine que même le nombre des morts, adultes ou enfants ne fait pas plus de mal qu’on n’en a déjà, quelque part au fond de nous. C’est un cauchemar, certes, mais on fait avec. Et on n’attend que ça se termine, étant conscient que l’après-guerre ne va pas être facile non plus. Les russes, ils vont se préparer au deuxième round ou non, c’est leur problème. Ça aurait été la nôtre si… armes, volonté des partenaires, capitulation de l’agresseur, etcetera, etcetera… Beaucoup de si, on en a déjà parlé. Mais peut-être tant mieux, on ne peut pas savoir d’avance. La victoire, ce n’est surtout pas sur le champ de bataille, là il n’y a que des cadavres et des mines. La vraie victoire, on l’a ou on ne l’a pas après que les canons se taisent. S’il n’y a pas de meilleure avenir pour ceux qui sont resté en vie, ceux qui sont mort, il n’auront même pas droit à cette petite récompense, s’il peut y avoir une, qu’on met souvent dans une phrase qui fait vibrer quelque chose à l’intérieur, qui fait pleurer notre âme : ils ne sont pas mort pour rien. Ça veut rien dire, mais ça veut tout dire. C’est à l’Ukraine et non à l’Europe ou aux États Unis ou à quelqu’un d’autre de décider de l’avenir de ce pays. Prenant en compte, la tête froide, tout ce qui s’est passé. Étudiant, minutieusement, les causes de cette guerre et les causes de tous les problèmes qu’on a eu pendant. Si on retombe dans le populisme, au lieu de parler des faits et des chiffres et des solutions possibles encore une fois, c’est qu’on n’a rien appris. Si on retombe dans des slogans, au lieu de communiquer ouvertement, sans se radicaliser dans nos convictions, respectant d’avance chaque vie humaine, qui nous a fait l’honneur de naître ou de venir vivre ici, c’est qu’on a perdu d’avance notre avenir. L’avenir, qui lui seul, pourra nous dire, si on a perdu ou gagné. Les traités, les accords, les papiers, ça ne sert à rien, s’il n’y a rien derrière. Vous avez sûrement déjà vu du papier peint sur un mur moisi, ça ne tient jamais. Moi, russe en Ukraine, je vais probablement partir prochainement, si la procédure d’asile ne donne rien. Je n’aurai donc pas de conseil à donner à part étudier de plus près le système juridique, car j’ai assez donné pour dire qu’elle fonctionne très mal. L’immigration aussi et les douanes, ils sont incompétent tout simplement. Mais c’est loin d’être les seuls problèmes de ce pays, qui le privent d’être prospère, efficace et assez fort, économiquement et militairement, pour ne pas donner envie à qui que ce soit, de refaire le coup de trois jours, qui durent je ne sais plus combien de jours. Il y a du travail à faire. Et je crois toujours, que ce pays peut réussir, j’y crois encore plus, après tout ce qui s’est passé, après toutes ces souffrances. Cette réussite serait plus que méritée. Souhaitons le donc. Et faisons le nécessaire pour que ça devienne une réalité. Ceux qui restent dans le pays, ceux qui sont partis ou qui vont partir mais qui ne vont pas oublier, qui ne vont pas se dissocier. Ceux qui admirent ce pays de loin, qui ne le lâchent pas, même de loin. Faisons ce qui dépend de nous, car même une armée de politiques ne pourra rien faire, si les gens l’abandonnent. Un pays, c’est aussi un accord, un accord entre les gens. Évitons donc que les désaccords nous déchirent. Il y a du travail à faire, malgré nos différents.
Moi, russe en Ukraine, qui va probablement être expulsé à cause de ma nationalité (on le lit très bien entre les lignes dans les décisions de l’immigration et des juges, pays agresseur et tout ça, ce n’est pas légal mais tant pis, je n’ai plus aucune rancune), j’essai de savourer chaque instant qu’il me reste à passer dans cette belle ville d’Odessa. Je me suis fixé un an, légale ou illégale je m’en fous. Pour mieux me préparer, certes, car j’ai des chats, leur papiers ça prend du temps, et puis j’ai bien envie de terminer mes quelques projets. Culturels, humanitaires. Pour pouvoir après les gérer ou les soutenir à distance, car il n’est pas exclu que cette année sera la toute dernière et je ne pourrai plus jamais revenir. Je suis déjà nostalgique, alors que je suis encore là. Bizarre comme sentiment. Je sais d’avance que je ne vais plus revenir. Une petite mort, encore une fois. En quittant la Russie je ne pensais pas ne pas pouvoir revenir. Je n’ai pas bien profité, je suis parti soudainement avec une petite valise, un ordinateur, un passeport et 250 euros dans la poche. Une aventure quoi. Là, je me sens de nouveau aventurier sauf que, je vais quand même profiter du temps qu’il me reste. Je vais boire cette ville jusqu’à l’ivresse, la savourer jusqu’à là derrière goutte, sentir et ressentir ce vieux vin exceptionnel unique au monde, cette ville qu’il est impossible d’oublier, en la touchant même du bout des lèvres, même du bout de l’âme. J’y suis venu ici pour la première fois en 2015, pour trois jours, j’ai dû tomber amoureux sans me rendre compte, je me souviens que je m’étais dit tiens il faudrait y passer quelques années, il y a quelque chose dans l’air qui m’attire bien. Et puis j’ai oublié, et puis le subconscient, j’imagine, a fait le nécessaire. Et maintenant je sais, que ce que j’ai senti en 2015, c’était l’énergie. L’énergie des gens qui vivent et qui viennent ici. Un mélange de liberté, de volonté, de créativité, d’intelligence profonde, de sagesse, de paresse bien géré, bien contrôlée, un paradis linguistique, une ville qui est faite pour découvrir son âme, pour comprendre, enfin, ce que tu veux faire dans cette vie, et commencer à le faire, elle t’aide, elle te guide, même en te mettant dans des situations, à première vue, difficiles, elle te guide. Les choses que j’ai apprises ou comprises ici, on n’aura pas assez de temps pour tout citer. Les personnes merveilleuses que j’ai rencontré ici, je ne saurai pas leur nombre, donc oui, je veux encore profiter de tout ça et c’est même très bien que je sais d’avance que je vais, probablement, j’ai une petite flamme d’espoir pour inciter sur cette adverbe, partir à jamais. D’ailleurs, ce sentiment que j’éprouve maintenant en permanence me fait penser aux gens qui savent, plus ou moins, quand il vont mourir à cause d’une maladie dite incurable, et qui décident de profiter du peu de temps qu’il leur reste. Peu, parce que ce n’est jamais assez quand tu sais que ça va se terminer bientôt. Pas l’temps pour les chagrins, pour l’ennuie, pour les déprimes, tu profites. Tu es reconnaissant, tu aimes, tout simplement. Je me dis que, si on savait tous notre jour de départ, on serait peut être plus heureux, on passerait plus de temps avec les gens qu’on aime, on ferait plus de belles choses, sans conditions, sans crainte, sans attentes. Mais tôt ou tard, on va tous partir, si ce n’est pas dans un an, c’est dans 100 ans, pourquoi donc les gaspiller, pourquoi donc ne pas apprécier chaque instant, il y en a si peu. Je me dis aussi que, dans un an, il n’y aura peut être plus de guerre en Ukraine et je partirai encore plus heureux, sachant que ce cauchemar est terminé pour ce beau pays, qui a tant donné à un russe, malgré que le pays d’origine de ce russe, lui a donné tant de souffrance. J’aimerai voir ça. Il est grand temps. On a si peu de temps sur cette planète. Arrêtons, au moins, de le gaspiller de la sorte.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 7
Je reçois de temps en temps des colis avec des livres pour notre futur centre culturel de francophonie à Odessa. Il y a quelques jours, j’en ai reçu un de la part des adolescents belges, qui ont écouté l’une des dernières chroniques en classe. À part le livre, ils ont ajouté une lettre, avec leur signatures. Une lettre toute gentille et toute pure. Une lettre de soutien et de questions. Des questions à la fois simples et profondes. On l’oublie souvent, quand on grandit, mais quand on est enfant, adolescent, on ne se remplit pas la tête avec des choses trop nuancées, trop compliquées, souvent inutiles, qui nous mène à rien de précis. On va droit au sens, on creuse jusqu’aux racines. Dans leurs questions, ils me demandent, par exemple, si on peut toujours manger à notre faim, si les commerces sont fermés, si la population arrive toujours à fêter ou à profiter de son temps libre, si les rues sont vides ou remplies. Et moi, je me demande, par conséquent, pourquoi toutes ces questions ne préoccupent pas les autorités. Pourtant, ils sont sur place, ils savent bien les réponses. Ils savent bien, que ces questions sont beaucoup plus vitales pour l’avenir de ce pays, que la langue utilisée aux magasins, que les monuments démontés, que les noms des rues changés ou d’autres décorations. Parce ces questions, elles définissent, si l’on veut y vivre ou non dans ce pays, y construire sa vie, surtout les jeunes. Beaucoup ont déjà voté avec leurs pieds, bien avant la guerre. Les plus malins, les moins sensibles aux slogans et aux promesses, si l’on veut. Beaucoup ont été forcés de partir à l’arrivée de la guerre. Beaucoup d’entre eux ne vont pas revenir, parce qu’ils ont vu la différence. D’autres n’attendent que l’ouverture des frontières, parce qu’ils ont vu, à quel point c’est inespéré. On peut crier gloire à l’Ukraine jusqu’à son dernier souffle, ce n’est pas tellement compliqué. Mais on ne peut pas nourrir ses enfants avec. Pour pouvoir le crier sincèrement, de tout cœur, il faut que derrière il y ait quelque chose de plus profond que les paroles et les slogans, déjà largement discrédités. Je ne bouge pas, je ne peux pas parler d’autres villes, mais à Odessa, les rues sont de moins en moins remplies. Même dans les quartiers à l’époque assez animés. Il y a de moins en moins d’habitants, certes, mais il y a aussi cette procédure de mobilisation ignoble, qui ne donne pas envie de sortir, qui ne donne surtout pas envie d’être mobilisé. Moi, en tant que russe, chercheur d’asile, les recruteurs ne peuvent pas me mobiliser, mais ils ne le savent pas en avance et j’ai donc eu l’honneur de ressentir ce que ressentent les hommes en Ukraine. Vous passez dans la rue, la tête occupée par vos affaires, ils vous attendent dans une voiture, vous ne les voyez pas, c’est une voiture comme les autres, aucun signe, aucune étiquette. Dès que vous vous approchez d’eux, ils sortent, rapidement. En une seconde ils sont là, devant vous. Seulement deux au début. Vos papiers, s’il vous plaît. Le temps que vous les sortez, il y en a d’autres qui arrivent, avec ou sans uniforme. Il y a de la police aussi. Assez vite vous vous retrouvez avec 6 ou 7 personnes, qui vous entourent, en bonne forme physique, bien équipés de pistolets et de mitraillettes. Quand la moitié de la population est soumise à ce genre d’humiliation, il ne faut pas s’étonner que les commerces ferment les uns après les autres. Quand une sortie en ville peut te coûter la mort dans une tranchée, laissant ta famille sans protection, sans source de revenus, souvent, tu ne sors pas, tu attends que ça se termine pour se barrer ou pour essayer de reconstruire ta vie ici, mais tu ne sors pas, tu évites, parce qu’on te chasse, littéralement. On a déjà vu des soi-disant patriotes de canapé, qui vous bombardent de slogans sur les réseaux sociaux et qui, une fois recrutés, font des collectes pour pouvoir payer un pot-de-vin pour ne pas aller au front. Et oui, pour l’État, à priori, c’est un modèle efficace. Ceux, qui ne peuvent ou ne veulent pas payer, on les envoie au front pour qu’ils meurent à notre place, pour qu’ils nous protègent le temps qu’il faudra, et d’autres, qui peuvent, nous ajoutent un supplément à notre salaire. Un supplément bien plus élevé que le salaire. Si on a le courage d’appeler ça aussi un commerce, et bien, celui-là, par contre, il est loin d’être fermé. Pour comparer, au début de la guerre, il y avait des gens qui essayaient de payer ou d’utiliser leurs contacts pour aller se battre, tellement il n’y avait pas de places dans l’armée. J’ai l’impression qu’on a perdu le sens et l’espoir. Au début, les gens voulaient protéger leur pays, leurs familles. Il y avait cet ennemi incontestable qui amenait, sûrement, la mort. Mais quand ton propre pays n’a rien à cirer de ta vie, ni de ta famille, tu protèges ce qu’il te reste à protéger, c’est normal, n’est-ce pas ?
Parmi les questions de ces adolescents belges, il y’en a eu une qui m’a frappé par sa franchise, simplicité et vivacité à la fois. Comment vous sentez-vous dans votre peau en ce moment ? C’est ce qu’on devrait se demander chaque jour, devant le miroir ou dans sa tête. Et agir, planifier, en fonction de ce que notre cœur nous répond pour éviter d’agir et de planifier selon les illusions qu’on se crée, volontairement ou par manque d’attention. Moi, je trouve que j’ai eu de la chance de me retrouver où je suis, en Ukraine, ayant la nationalité russe, pays agresseur. J’ai eu la chance d’avoir déchiré mes papiers d’identité russes, me retrouvant dans une situation encore plus compliquée au niveau de mon identité. J’ai eu la chance d’avoir suivi la procédure d’asile qui ne va probablement mener à rien. On verra bientôt, si la cour suprême de l’Ukraine est différente de celle de la Russie. J’ai lu de A à Z ce que les avocats ont écrit et si jamais ils me donnent pas cet asile politique, malgré toutes les preuves fournies et ignorées par l’immigration ukrainienne, par les cours de premières et deuxièmes instances, ça voudra dire, en tout cas pour moi, que la justice, ici, n’existe pas et que ce n’est pas moi qui va la leur imposer. Dans ce cas ils vont essayer de m’expulser, sûrement, je ne sais pas où, par contre, je vais sûrement contester et faire traîner le temps qu’il faudra pour avoir un peu de temps, pour mieux préparer mon départ, mais s’ils préfèrent suivre la propagande officielle au lieu de suivre leurs propres loi et que les accords internationaux, je n’ai plus rien à leur dire. Tous ces soi-disant problèmes, qui durent déjà assez de temps, m’ont fait comprendre définitivement, que ni les papiers, ni le pays d’origine, ni qui que ce soit ne définit pas l’homme. Rien ne définit comment telle ou telle personne doit se sentir dans sa peau, à part son cœur. Rien ne définit qui tu es, à part tes actes et tes intentions. Donc, pour répondre à la question, je me sens très bien, depuis que j’ai compris que ces autorités, russes, ukrainiennes, américaines ou autres, de n’importe quel pays (je ne suis pas racistes la-dessus) ne sont que de la poussière sur nos épaules. Aucune estime, aucun mépris non plus. Un état, démocratique, autocratique ou autre, c’est une fonction, rien de plus, et doit être jugé comme telle. Les slogans, qu’ils se les gardent. Les abus, on se protège, si l’on peut. Il faut juste prendre en compte les conséquences que ça puisse avoir sur ta route à toi, que tu dois d’abord trouver, que tu dois suivre avec l’aide ou malgré telle ou telle autorité qui se met sur tes épaules pour t’aider, pour te guider ou pour se servir de toi comme d’un moyen de transport. Il faut savoir reconnaître. Pour bien se sentir dans sa peau, selon mon expérience, il faut d’abord faire ce que tu aimes faire. C’est l’essentiel. Ne pas accepter de faire ce que tu ne sens pas, ce qui ne te rend pas émerveillé, si possible. Comme ça, tu as plus d’énergie, tu es plus heureux, tu es plus efficace et forcément tu produis plus de bonheur autour de toi. Quand tu es bien dans ta peau, quand tu fais ce que tu aimes, tu n’as pas besoin de râler, d’attendre, d’espérer pour te désespérer après. Tu es plus stable, quoi qu’il arrive. Et tu commences à aimer, à apprécier les gens, malgré leurs situations, malgré leurs occupations, malgré la couleur de leur peau ou la langue qu’ils parlent, parce que tu sais que derrière tout ça, il y a une très belle fleur, une fleur unique, qui mérite tout l’amour de son jardinier. Et même, si ce jardinier est pour le moment occupé par le monde extérieur, elle attendra, elle est là pour lui, et elle s’épanouira dans ces plus belles couleurs; si le jardinier commence à s’occuper d’elle. Mieux vaut tôt que jamais, mais il n’est jamais tard.
Avec toutes ces questions d’immigration et d’expulsion probable, je me sens bien sûr, un peu suspendu dans l’air, ça freine, ça met des obstacles inutiles et un peu durs à surmonter. Mais à vrai dire, c’est l’état d’esprit de beaucoup de personnes en Ukraine. On ne sait pas vraiment ce qui nous attend. Avec tout ce qui se passe dans le monde, après tout ce qui s’est déjà passé en Ukraine, en Russie. Ça commence à ressembler à un cirque. Sauf que, nos chers artistes, qu’on continue à applaudir publiquement, qu’on continue à maudire dans les conversations privées, n’arrêtent pas de jongler avec nos vies. Eux, qu’est-ce qu’ils risquent, au fait, nos chers artistes, nos chers kgbists et autres entrepreneurs ? Ce ne sont pas eux qui morflent dans les tranchées. Ce ne sont pas eux, qui reçoivent des missiles sur la gueule pendant leur sommeil. Ce ne sont pas eux, qui enterrent leurs enfants suite aux bombardements qui n’arrêtent pas. Pourtant, c’est eux, qui doivent décider quand c’est que ça se termine. Et qu’est-ce qu’ils sont long, tous avec leurs égos, qui cachent derrière les soi-disant valeurs et les soi-disant intérêts d’état, leur complexes infantiles qu’ils n’ont jamais su dépasser. Mais ça se voit… Ne pas perdre la face ? Mais c’est déjà perdu. Et s’en fout. Mettez-vous au ring, bon dieu, battez-vous, c’est fait pour. Où mettez-y vos meilleurs protégés, qui sont payés pour le faire. Non, bien sûr, ce serait trop honnête et direct. On est tous donc obligé de les porter encore et encore sur nos épaules, tout en essayant de se faire une vie à notre façon, de s’entourer des choses qui nous plaisent, prenant en compte la réalité, dans laquelle on vit. Dans leur lettre, les adolescents belges me demandent aussi si la population arrive à fêter ou à profiter de son temps libre. Bien sûr, quand une occasion se présente, on essaie de ne pas la râter. Si on ne fait pas une dépression, ce qui est malheureusement le cas de beaucoup de personnes, si on arrive à passer entre les patrouilles de recruteurs dans le cas des hommes avec un passeport ukrainien, on se réunit plutôt dans des endroits privés, si possible. On essaie même de se déconnecter complètement de la guerre, ou au moins des actualités la concernant, parce que ça ne rapporte rien, ça ne fait qu’augmenter l’anxiété, dont le niveau est déjà assez élevé. Je me souviens d’une femme, qui était assises au bord de la route, par terre. Elle ne voulait pas qu’on l’aide à se soulever, elle ne demandait pas d’argent, ni de nourriture, rien. Elle criait juste, sans arrêt : arrêtez ce cauchemar. Arrêtez ce cauchemar. Je ne la trouve pas folle, je la trouve plutôt courageuse. On a tous envie que ce cauchemar, que cette connerie qui n’a servi à rien, s’arrête le plutôt possible. C’est tout ce qu’on veut. Ce n’est pas beaucoup, arrêter de tirer les uns sur les autres. Vivre, au lieu de tuer et de mourir inutilement. Rien ne peut justifier une guerre. Aucun slogan, aucun intérêt, aucune rancune, aucun ressentiment. Rien. Absolument rien ne peut justifier une guerre.