Les Couleurs de l’Info : Ép. 20
Eddy :
Nous prenons maintenant la direction d’Odessa où nous retrouvons Artem Savart. Bonjour Artem ! …. C’est la fin de la saison et le moment des bilans … quels sont les moments forts que nous devons retenir de ces 6 premiers mois de 2026
Artem :
Bonjour Eddy.
J’ai toujours essayé de rester franc avec vous. Pas forcément élégant, pas toujours agréable à entendre, mais franc. Pendant ces années, j’ai essayé d’attraper les mots qui étaient les plus justes au moment où je les écrivais. La guerre va vite, même quand le front bouge lentement. Les faits changent, les discours changent, les promesses aussi. Mais ce qu’on ressent dans le ventre, ça ne ment pas.
Si je dois retenir quelque chose de ces six premiers mois de 2026, c’est cette impression que la guerre a changé de peau sans changer de nature. Maurine vient de le raconter : on parle encore de drones, d’intelligence artificielle, de fibre optique, d’écrans, de fréquences brouillées. On dit “technologie”, “innovation”, “guerre du futur”. Mais il est là le futur : c’est notre présent. Derrière ces mots très propres, il y a toujours la même vieille affaire : des hommes cachés dans la boue, des villages qui enterrent leurs jeunes, des femmes qui n’arrivent plus à dormir à cause des choses qu’elles aimeraient, je pense, ne pas connaître du tout, des enfants qui apprennent trop tôt des choses qui ne devraient pas faire partie de leur agenda d’enfants.
On a modernisé la manière de tuer. Pas la douleur.
L’autre chose, c’est l’usure. On ne découvre plus l’horreur, on la reconnaît. On sait déjà comment une nuit de bombardement va commencer. Comment, plus ou moins, elle va se passer. On sait d’avance comment les communiqués du lendemain vont sonner. On sait par cœur que le mot “paix” va revenir, très beau, très propre, presque repassé, puis disparaître encore une fois sous les décombres de cette réalité hypocrite : les intérêts, les mensonges, les petits calculs, les égos surtout, qui se cachent derrière les discours les plus officiels.
Au début, cette histoire de “Kiev en trois jours” faisait presque rire. C’était une preuve magnifique de la stupidité russe et de la résistance ukrainienne. Mais ces trois jours durent depuis plus de quatre ans. Et à force, même une blague victorieuse commence à sentir le cimetière. Et plus ça continue, plus la question devient simple : pour quel résultat ?
Ça peut s’arrêter demain ou continuer pendant encore des années, peu importe où ça nous mène politiquement, le vrai résultat, il est là. Chaque jour. Dans les immeubles qui tremblent. Dans les villages sans hommes. Dans les familles coupées en deux. Des gens de tous les âges tués par tous les moyens possibles pendant une guerre.
Le bilan, il est là. Dans les gens qui continuent, non pas parce qu’ils croient encore à tout, mais parce qu’ils sont vivants le matin, et que le matin oblige. On essaie de s’éloigner de tout ça, aussi absurde que ça puisse paraître : s’éloigner de la guerre tout en vivant dedans. Mais elle nous rattrape au quotidien. Ça pèse. Et c’est ça qui fait peur même plus que les explosions : ce désir presque instinctif de tourner la page, ne serait-ce que pour un instant, et cette incapacité de le faire. Incapacité, malheureusement, imposée.
Eddy :
Après toutes ces désillusions de paix … quelles sont vos espoirs ou vos craintes pour les mois à venir ?
Artem :
Mes craintes sont assez simples. J’ai peur que la guerre ait déjà pris plus que des territoires, des maisons, des corps. J’ai peur qu’elle ait déjà pris une grande partie de notre attention, de notre confiance, de notre capacité à aimer la vie sans attendre d’abord que l’alerte soit levée.
J’ai peur qu’on se soit déjà habitués à trop de choses. Aux drones. Aux morts. Aux discours trop grands pour cacher des réalités trop sales. J’ai peur qu’on préfère déjà protéger nos illusions plutôt que regarder la réalité en face.
Techniquement parlant, il n’y a pas beaucoup de raisons d’être rassuré. Les frappes augmentent, des deux côtés, et on comprend très bien ce que les Russes vont encore essayer de faire : nous laisser sans électricité, sans eau, sans clime ou chauffage, au moment où ça fera le plus mal. En été, quand il fait trop chaud. En hiver, quand il fait trop froid. Ces choses-là ont l’air banales seulement quand elles existent. Quand elles disparaissent, elles deviennent une question de survie. Alors ceux qui peuvent se préparent, avec les moyens du bord. Mais après quatre ans, les moyens du bord sont de plus en plus maigres. Beaucoup de familles ukrainiennes tiennent encore, oui, mais comme un téléphone presque déchargé, qu’on n’ose plus trop toucher pour garder un peu de batterie jusqu’à ce qu’on rentre chez soi. Quand est-ce qu’on va revenir chez soi pour de vrai ? Personne ne peut le dire.
Je ne sais plus si on a de grands espoirs politiques. Les grandes déclarations fatiguent. Les chefs, les sommets, les plans, les mots historiques, tout ça finit par faire un bruit de vaisselle dans une cuisine où personne ne mange, parce que, désolé, on ne veut plus honorer ces invitations à célébrer des hypocrisies qui n’en finissent pas. Mais je crois encore aux gestes simples. Aux messages dans la nuit. À l’humour, surtout noir. Aux chansons ridicules qui deviennent soudain plus vraies que les hymnes. Les illusions ont tenu ce qu’elles pouvaient tenir. Les mensonges aussi. Maintenant, ce qui reste, c’est la vie humaine, très simple, très fragile.
Si je parle d’Odessa depuis le début, ce n’est pas seulement parce que j’y vis. C’est parce que j’y ai retrouvé une forme de liberté que je croyais perdue. Et quand je dis liberté, je ne parle surtout pas de politique. Je parle de cette petite voix intérieure, du cœur, appelez ça comme vous voulez. Ce truc fragile et têtu qui sait souvent mieux que nous où il faut aller. C’est quand on n’écoute plus son cœur, qu’on commence à écouter les slogans, les peurs, les foules. Et là, tout devient possible. Même le pire. Donc la vraie épreuve, après toutes ces années, au-delà du côté technique, n’a pas changé : rester humain, rester soi-même, ne pas se perdre dans tout cela.
J’ai commencé à écrire en 2022 parce qu’il n’y avait plus d’électricité. J’ai continué parce que je croyais que les mots pouvaient encore déplacer quelque chose chez les gens. Je le crois toujours. Mais après quatre ans, j’ai compris que notre attention est devenue le vrai champ de bataille. Celui qu’on oublie de protéger.
Alors peut-être que la dernière chose que je peux vous offrir cette saison, ce n’est pas une analyse. C’est un refus. Le refus de la haine sur commande. Le refus de l’espoir obligatoire. Le refus des slogans qui demandent des vies humaines sacrifiées encore et encore. Le refus de confondre l’État avec les gens. Le refus de laisser les autres penser à notre place. Et surtout, le refus de ne plus entendre son cœur, même quand le plat du jour de l’hypocrisie, au menu de l’actualité, semble délicieux et rassasiant. Parce qu’à force de défendre des territoires, on peut oublier ce qu’on voulait défendre au départ : une vie humaine, fragile, unique, irremplaçable.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 19
En Ukraine, tout va bien. Non, franchement, pourquoi s’inquiéter. On autorise même les défilés du 9 mai à Moscou en sortant des décrets spéciaux. Il est fort, notre président. Puissant, rien à dire. Pauvres Russes, avec leur parade minable et pathétique. Bien joué, monsieur le président. Quelle générosité ! Voudriez-vous pas en sortir un autre qui aurait interdit aux drones et missiles russes d’entrer dans l’espace aérien de l’Ukraine ? Pour les ukrainiens, qui les reçoivent sur leur tête au quotidien, ça aurait plus de sens, vous ne trouvez pas ? Ou serait-ce trop perceptible comme absurdité ? Certes, il faut trouver du temps pour rigoler, même en pleine guerre, même quand on est si haut placé, surtout quand on est si haut placé. Ça fait tellement rire, ça nous rappelle le beau temps où vous étiez acteur de cinéma et animiez vos émissions de divertissement très populaires en Ukraine à l’époque, ce qui a largement contribué, entre autres, à votre victoire aux présidentielles. On ne connaissait pas trop, par contre, à l’époque, votre ami et partenaire, devenu votre chef de l’office du Président pour un bon moment, que vous avez déjà licencié il y a quelques mois, certes, qui se retrouve à nouveau au cœur des scandales de corruption. Bizarre que vous ne dîtes rien à ce propos. Bizarre que vous ne sortez pas des lois qui interdisent aux gens d’imaginer le visage de ce quatrième futur propriétaire de ces villas de luxe qui font l’objet, ou plutôt le prétexte de cette nouvelle série du même scandale de corruption, où bizarrement que des gens de votre entourage sont impliqués. Il s’appelle Vova, ce quatrième. Volodymir. Coïncidence, sûrement. Trop évidente, même pour le Bureau anti-corruption de l’Ukraine qui s’occupe de l’affaire. Même eux n’ont pas le courage d’aller jusqu’au bout, de nommer officiellement ce quatrième figurant qu’on appelle Vova dans ces 1 000 heures d’enregistrements d’écoutes téléphoniques. Ces petites maisonnettes, ça montre bien le niveau de cynisme, mais c’est que dalle. Y en a de tout dans ces enregistrements : une corruption d’une ampleur sans précédent pendant la guerre, le détournement de fonds dans le secteur de l’énergie, le transfert d’une partie de l’argent vers Moscou, la livraison de gilets pare-balles de mauvaise qualité au front par vos proches, la nomination et la destitution de ministres par des personnes qui n’ont rien à voir avec cela, une caisse commune de plusieurs centaines de millions de dollars, le financement prioritaire de la société FirePoint, des stratagèmes de blanchiment d’argent. Mais vous ne dites rien à propos de cela. La ligne officielle, propagé dans les médias et sur les réseaux sociaux, tente de nous convaincre, d’une part, que le président n’est pas au courant de tout cela et que, face à une telle pression, nous devons plus que jamais nous rallier à lui, et d’autre part, que l’existence même de tels scandales montre qu’en Ukraine, on lutte réellement contre la corruption, quoi qu’il arrive, et que cela nous rapproche de l’Europe. Et bien sûr, que le fait de trop en parler publiquement revient à diffuser les idées russes, car cela aide l’ennemi et affaiblit le soutien à l’Ukraine. Mais est-ce le discours qui affaiblit le soutien ? Vraiment ? Est-ce la faute de ceux qui en parlent ? Ou peut-être ceux qui l’ont fait, qui le font, en portent au moins une partie de responsabilité ? Fallait pas le faire peut-être tout simplement ? Derrière chaque dollar, chaque euro détourné se cachent des vies perdues. Pas assez d’équipement, de médicaments, de voitures, d’armes qui fonctionnent proprement – mais non, certes, il ne faut pas en parler, il faut se réunir autour du leader. Qui n’arrête pas de voyager, de faire des discours, de signer des traités. Qu’en est-il de ces alliances de défense de 2024 ? Il y en avait 28, non ? Et ces drones que nous vendons soi-disant aux pays arabes depuis cette année… Sommes-nous vraiment si performants en matière de défense aérienne ? Que du flan. En ce moment même des missiles et des drones russes se promènent librement en Ukraine par dizaines. Ça n’arrête plus depuis quelques jours. Après une courte trêve autour du 9 mai, ils se sont lâchés les minables qui n’ont rien à montrer sur leur parade de pauvres. Mais quelle bande d’ingrats ! On leur a permis d’organiser un défilé par décret spécial, ils l’ont fait, et après, ils recommencent. Mais à part ça, tout va très bien, oui. Tout va très bien en Ukraine.
Pour tout vous dire, ce qui agace le plus, ce n’est pas la guerre en soi et le fait qu’elle ne va pas s’arrêter ni demain, ni quand on croit, parce qu’on n’en sait rien. La guerre, on est habitué, elle fait partie de notre vie, elle ne surprend pas, elle est même assez honnête, je dirais, il n’y a aucune hypocrisie entre toi, qui te cache dans ta salle de bain, comme si ça pouvait aider, et le drone ou le missile au dessus de ta tête, qui va, probablement, tomber sur toi, ou sur un autre. Il n’y a rien à discuter, c’est concret, 50/50. T’as survécu, t’es content. Au front, j’imagine, c’est encore beaucoup plus concret. Tandis que tout ce qui se passe en dehors de ces petits moment de vérité, fréquents et nombreux mais court, ça, on n’en peut plus. Ça épuise, ça pèse parce que consciemment ou pas on repère que c’est complètement déconnecté de la réalité. Tout ce qu’on nous propose comme actualités au quotidien, il n’y a rien de franc la-dedans. L’élite, elle vit sa vie, elle poursuit ses intérêts. Nous les simples ploucs, il est peut-être temps qu’on trouve le moyen de décider par nous-même ce qui va ou ne va pas nous arriver, dans le cadre du prévisible, au moins. La confiance, ça se brise en très peu de temps. Et après plus de quatre ans de va-et-vient de nos représentants officiels, d’actions contradictoires, souvent criminelles et parfois carrément stupides sur la scène politique nationale et internationale, il devient évident que nous n’avons rien en commun avec eux, si ce n’est peut-être le cimetière. Et encore, ce n’est pas sûr. Le sable utilisé pour remblayer ces quatre propriétés de luxe impliquées dans le dernier scandale de corruption avait été volé dans le cimetière le plus proche. On nous vend des promesses d’une potentielle adhésion à l’UE : c’est pour très bientôt, d’ici quelques instants, c’est presque fait. On nous vend des alliances puissantes avec une multitude de pays différents, qui aboutissent soit à des résultats médiocres, soit à rien du tout. Notre Constitution prévoit toujours l’adhésion à l’OTAN, qui non seulement ne nous attend pas, mais nous dit ouvertement non. Au moins, c’est une bonne chose que nous ayons cessé d’en parler comme d’une victoire inévitable. On nous vend l’idée d’une guerre éternelle contre la Russie, car sans cette guerre, celle-ci ne pourrait soi-disant pas exister. Or, si l’on réfléchit à ce qui soutient le pouvoir actuel en Ukraine, rien d’autre que la guerre ne vient à l’esprit. Rares sont les imbéciles qui seraient prêts à supporter une telle humiliation après la guerre. On nous vend l’obligation d’aller mourir dans les tranchées, non seulement sans fournir le nécessaire, mais aussi en détournant l’aide des autres pays et les fonds publics. On bafoue la dignité humaine en fermant les frontières et en recourant à des méthodes de mobilisation criminelles. On nous sert sans cesse des sujets de discorde afin que nous ayons de quoi nous disputer entre nous, pour éviter à tout prix que nous ne nous unissions en une force plus puissante encore que la plus puissante des puissances. Je répète délibérément à plusieurs reprises le mot « puissant », car il est depuis longtemps devenu, sinon un terme péjoratif, du moins un terme ironique : le président ne cesse de le répéter dans pratiquement chacune de ses allocutions, quel que soit le sujet. Et malgré tout cela, ce soi-disant État n’assume aucune responsabilité et n’a pas l’intention d’en assumer. Toute la responsabilité retombe sur ceux qui, selon eux, doivent crever dans les tranchées ou sous les frappes de drones au nom de tout ce lavage de cerveau qui n’a rien à voir avec la réalité. Alors, je dirais que non. Ça suffit. Chacun pour soi. Ne soyez pas surpris que le peuple vous méprise et ne veuille pas mourir pour vous. Ne soyez pas surpris que les représentants des autorités se fassent tabasser lorsqu’ils tentent de voler, de frapper ou de tuer des hommes dans la rue. Et ne vous offusquez pas que de moins en moins de gens se taisent sur le fait que vous êtes de véritables ordures. La Russie, bien sûr, est un agresseur. Et elle mérite un tribunal spécial. Mais vous aussi, vous en méritez un, aussi mignons que vous essayiez de paraître. En attendant, bien sûr, continuez à faire votre petit numéro devant les caméras, tant sur la scène politique intérieure qu’extérieure. Personne n’y croit plus, et si cela ne coûtait pas des vies humaines, ce serait même drôle.
Vous voyez, toutes ces visites officielles, ces rencontres, ces déclarations et tout le tapage qui s’en fait autour… après cinq ans de guerre, ça n’intéresse plus grand monde ici. Trump a rencontré Xi pour se partager quelque chose ? Bien sûr. Zelensky a traité Poutine ou la Russie de quelque chose ? Et ensuite ? Poutine ou ses complices ont menacé d’utiliser des armes nucléaires ? Ouah, ça alors ! Ce n’est que dans les médias et sur les réseaux sociaux que l’on ne cesse de disséquer le moindre mouvement de sourcil de tel ou tel dirigeant : on cherche à découvrir les soi-disant causes réelles de cette instabilité musculaire, on met le doigt sur la paille dans l’œil qui aurait pu provoquer ce mouvement involontaire ou, au contraire, volontaire.
Quand tout le monde se croit obligé de donner son avis sur tel ou tel sujet, problème, catastrophe, ça donne envie de se taire. Une sorte d’autocensure ou une tentative de ne pas se salir la langue en remuant le même caca. Ou les deux. Et puis, tout le monde, ce n’est loin TOUT le monde. C’est une petite partie du monde qui se voit le plus. Merci, réseaux sociaux, comme pour chaque pièce de monnaie dans notre portefeuille du quotidien il y a toujours les deux: pile et face. Deux amis inséparables. Et même si ce portefeuille en crève de rester constamment bourré de ces outils, on n’en devient pas plus riche. La richesse de demain, la vraie, sera le calme. Le calme et la non-vitesse, la capacité de se recentrer, la possibilité de faire une pause et de ne pas se précipiter malgré ce qui se passe autour. Plus on va arriver à digérer tout ça sans être concerné intérieurement, plus on sera riche. Le compte en banque c’est bien, mais souvent ça n’aide pas. Il faut avoir les deux en fait, de l’argent, et du calme, pour pouvoir traverser les prochaines années. Les valeurs, c’est foutu. C’est la loi du plus fort. Ça l’a toujours été, sauf qu’on était plus hypocrite. Si tu crois à quelque chose, devient fort et fonce, partage, diffuse. Sinon tais toi, me suis-je dis, y a pas de raison pour se plaindre, ça ne va pas t’aider, ça va te transformer en poufiasse qui pourra rien faire ni pour toi-même, ni pour les autres. Si demain y a des explosions nucléaires un peu partout, ne t’inquiète surtout pas. Assume les dégât, évalue les risques et agit comme si c’était déjà fait, ne crois plus aux illusions et n’essaie pas d’en déléguer la responsabilité à des gens que tu ne connais même pas, dont tu écoutes pourtant les déclarations contradictoires pour… tu ne sais même plus pourquoi, mais ça t’agasse. Ça te détourne, ça envahit surtout ton attention, ton calme, tes ressources essentielles auxquelles tu dois veiller le plus. Et c’est avec ça qu’ils agissent. Imagine, si demain on se taisait tous. Qu’est-ce qu’ils deviendraient, ces amateurs de grandes paroles ? Que deviendront alors tous ces amateurs de grandes paroles ? Comment et qui vont-ils pousser à s’entre-tuer pour défendre leurs intérêts ? Qui aura besoin d’eux ? Le véritable carburant qui les intéresse tous et qui leur permet de continuer à fonctionner année après année, ce n’est pas le pétrole. C’est notre attention. Et bien sûr, nous ne pouvons pas les priver complètement de ce carburant, car, selon notre nature humaine, nous aimons aussi beaucoup rejeter la responsabilité sur quelqu’un que nous avons soi-disant choisi. Mais au moins, compte tenu du bordel qui s’annonce avec la course aux armements, les menaces nucléaires, l’intelligence artificielle et le camp de concentration numérique qui, d’une manière ou d’une autre, est déjà inévitable, ne devrions-nous pas cesser de l’accélérer et de l’alimenter ? Le monde évolue à un rythme effréné et tout le monde ne sera pas capable de s’adapter à ces changements. Il nous appartient, au moins, de prendre notre vie en main, car personne de l’extérieur – ni notre propre État, ni un autre – ne viendra à notre secours, leurs intérêts étant tout autres. Et il ne s’agit pas seulement de l’Ukraine.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 18
Coucou. C’est nous. Toujours là. Les survivants de cet hiver. Pas tous, bien entendu. Mais l0a plupart quand même, donc pas de catastrophe, se dit-on. On peut passer à autre chose. Pour l’instant. Si seulement on savait ce que c’est cette autre chose. Depuis un moment on n’en voit qu’une, qui nous bloque. Ou plutôt qui fait semblant de nous bloquer. C’est vrai, cette vie en pause, bien méchante qu’elle soit, nous sert aussi d’une grande excuse. On se fait tout petit, on survit, on ne s’occupe pas des conneries de bourgeois, comme la philosophie, l’avenir, le sens de la vie, des choses un peu plus stratégiques que qu’est-ce qu’on va bouffer ce soir, comment ne pas crever du froid dans les jours à venir et des trucs dans le genre. Pas le temps, certes, la survie d’abord, et on verra après. Ça nous décrit bien, ce “pas le temps” ukrainien. Il est jamais temps pour des choses importantes, on a toujours une excuse. La guerre, bien sûr, c’en est une, et assez indiscutable. Tu ne peux pas en placer une de travers sans te faire traiter de pro-russe. Tu ne peux pas, si tu as une certaine notoriété, assez grande pour te faire remarquer par les autorités, parler publiquement de ce qui ne va toujours pas dans le pays, sans prendre le risque d’être sanctionné ou pire, mis en prison pour trahison. Si c’est une liberté, je dois avoir des lacunes dans mon vocabulaire. La même liberté en Russie, je l’ai fuie en 2019. J’étais content d’ailleurs de croire en retrouver une de vraie, en Ukraine. Comme, je pense, 73% des voteurs ukrainiens qui ont choisi le président actuel. Président de paix, anti-corruption, etcetera etcetera. Si on réécoute les promesses… Aujourd’hui ça fait 7 ans qu’il est au pouvoir. Suis-je peut-être une mauvaise source d’information, mais je ne connais personne qui serait satisfait des résultats, qui ne sont pas prêts à être complets. Il n’a pas encore terminé, lui. Vous, en Europe, vous avez forcément une autre image de lui. C’est normal, car depuis un moment c’est évident qu’il ne travaille que pour maintenir cette image du héros, résistant et protecteur de l’Europe. Dirigeant d’un pays qui ne s’est pas soumis au monstre russe, qui résiste pendant tout ce temps, qui défend, malgré les difficultés, la liberté, la dignité. Et l’indépendance… L’indépendance de la Russie, peut-être, mais peut-on parler d’une vraie indépendance si on est à moitié financé par d’autres pays dont les dirigeants, je ne me retiens plus, sont intéressés que ça continue ? Bien sûr, ils l’accueillent avec des sourires, les bras ouverts, il exerce bien son rôle. Son homologue allemand serait même prêt à lui envoyer des hommes ukrainiens qui ont trouvé refuge en Allemagne, qui ont fui la mobilisation en Ukraine. Réfléchissez un peu sur ce qui se passe réellement, oubliez un peu les slogans et les grandes paroles, si belle qu’on a envie d’y croire, d’y croire sincèrement. L’Europe, qui payent les autorités ukrainiennes pour qu’elles continuent d’envoyer des pauvres ukrainiens en tant que viande au front, pour soi-disant retenir la Russie encore et encore. Pas pour gagner la guerre, non. Juste, qu’elle reste coincée, au cas où. Le mot viande ne vous plaît peut-être pas ? Et comment appelez-vous les vaches qu’on butte pour manger ? Est-ce leur choix ou est-ce quelqu’un qui a décidé pour eux ? Quand vous en achetez au magasin vous n’y pensez pas, c’est assez joli, empaqueté et propre, ce morceau de viande. Tout comme l’image de l’Ukraine en Europe, bien emballée. Mais derrière cette image, derrière ce marketing mortel, vous allez découvrir des choses pas agréables. Imaginez, par exemple, un homme, qui ne sort plus de chez lui pendant des années. Il n’a pas assez d’argent pour payer des pots de vins à continuité et puis ce n’est jamais garanti qu’il ne sera quand même pas envoyé au front dont il ne reviendra certainement pas. Il n’a pas de bracelet non, en tout cas pas pour l’instant. Il a peut-être des comptes en banque bloqués à cause des amendes automatiques vu qu’il ne se présente pas auprès des autorités compétentes, mais ce n’est plus très grave, on peut gérer. Il n’a rien fait de mal, il ne veut juste pas mourir pour des idées qui ne sont pas les siennes. Et même les siennes, il n’irait peut-être pas les défendre avec une mitraillette. Il n’est pas assigné à résidence officiellement, certes, il s’est enfermé tout seul. Pourquoi pourriez-vous me demander ? Il est libre non ? Il peut circuler. Et bien s’il fait ça, il a de très grandes chances de tomber sur des soi-disant recruteurs. Et alors, me diriez-vous ? Un recruteur, il doit recruter, convaincre, c’est un ambassadeur de l’armée censé trouver des volontaires, promouvoir l’idée de servir son pays, répondre aux questions, aider, accompagner dans la démarche ? Qu’est ce qui se passe en réalité ? Deux voitures, des fois deux camionnettes, des fois une camionnette et une berline, qui parcourent la ville, assez lentement. Ils évitent, pour une raison que j’ignore, de s’arrêter aux endroits où il y a beaucoup de monde. Et dès qu’ils aperçoivent un homme qui marche tout seul, qui est très probablement sorti 5 minutes acheter du pain ou un petit truc pour la maison, ils s’arrêtent, ils l’entourent. Des fois ils se présentent et montrent même leur papiers, des fois non. Et il passent à l’action, assez direct. Vos papiers et tout ça. Même si moi, officiellement, je ne dois pas les intéresser, n’étant pas citoyen ukrainien, je tremble quand même à chaque fois qu’ils tombent sur moi, car je ne suis pas assez courageux pour me battre contre une quinzaine de personnes assez musclées, avec des visages cachés et parfois même armées. Qu’est que les employées d’une banque, par exemple, peuvent faire contre une poignée d’hommes avec des visages cachés et armés, qui leur réclameraient, par exemple, de donner tout l’argent des caisses ? Obéir, n’est-ce pas? Et qu’est-ce qui se passe, si vous n’obéissez pas ? Comment, d’ailleurs, pourrait-on appeler ce genre de personnes qui s’introduisent tout d’un coup dans vos activités courantes, habillées de la sorte, qui vous réclament soudainement des choses que vous ne pensiez même pas leur donner, même en rêves, surtout pas selon votre volonté, mais qui vous forcent de le faire ? Donnez-moi ce mot, que vos dirigeants et surtout nos dirigeants ne vont jamais prononcer en parlant de cette nouvelle noblesse ? Et quelle est la différence, dites-le moi, si vous savez, avec les mêmes privilégiés, si j’ose dire, qui circulaient dans les rues des villes occupées par Hitler, par exemple ? Où est-ce autre chose ? Où vais-je trop loin en le disant ? Dites, ce que vous en pensez réellement à la moitié de la population en Ukraine. Aux hommes, qui, si jamais ils sortent, vont très probablement être empaquetés par cette noblesse d’aujourd’hui dans l’une de ces camionnettes pourries, racketté sur place, s’il y a de quoi ou, faute d’argent, envoyés au front assez rapidement, malgré l’état de leur santé, malgré le nombre d’enfants qu’ils nourrissent, malgré leur convictions et croyances et surtout contre leur volonté. Volonté… ce mot qui me rappelle l’année 2022, il était à la mode quand on parlait des ukrainiens. Dites-le à leur femmes, qui vont les chercher, parce qu’ils ne vont très probablement plus jamais revenir ces hommes, surtout pas ce soir. Il le faut, certains osent dire. Certains qui ne sont pas au front, bizarrement. Il le faut pour protéger… mais quoi ? Protéger quoi ? Son droit à l’abattoir ? Ou croit-on vraiment, qu’après la guerre, si jamais elle s’arrête, on va avoir droit à autre chose de la part de ces autorités-là, que les hommes en Ukraine, ne veulent plus protéger ? Quand est-ce qu’on va arrêter de se mentir ? Quand est-ce qu’on va commencer à appeler les choses par leur noms ? Il y a les serfs et les seigneurs. Les seigneurs disent aux serfs ce qu’ils doivent ou ne doivent pas faire sous menace de prison ou de mort. Année 2026. Odessa, Ukraine. Future démocratie européenne (selon les seigneurs qui utilisent cette formule en tant que fausse monnaie pour redonner un peu d’espoir aux serfs et éviter les émeutes le plus longtemps possible)
Vous allez peut-être me dire, que je suis devenu pro-russe, petit à petit. Moi même je me soupçonnerait parce que c’est tellement à la mode dans les médias de nommer comme ça tous ceux qui disent quelque chose de désagréable sur l’Ukraine. Mais je vis dedans, je le vois, je ne fais que partager ce que j’observe. Et si jamais Odessa est envahi par les russes, ce que je n’exclue pas (ce serait bête d’exclure des choses incroyables de nos jours) je risque bien des choses, si cela peut vous suffire comme justification. C’est juste que j’en ai ras le bol de m’autocensurer tout le temps. J’ai envie de crier, à vrai dire, mais toujours cette question : à quoi bon ? Qu’est-ce que ça change ? T’es trop petit. Et tu ne proposes pas de solutions. Que peut-on faire si les Russes continuent la guerre ? Je ne sais pas, demandez aux finlandais, peut-être. Ils ont préféré à l’époque de garder leurs hommes en vie, de céder ce que l’envahisseur réclamait et de construire sur le reste du territoire un pays dont beaucoup de russes sont jaloux. Les frontières, ça bouge. Les hommes morts, ça ne bouge plus. Oui, je dis encore des choses, ce serait anticonstitutionnel de le faire. Et qu’est ce qu’elle dit, cette constitution, sur la mobilisation et le fait que tu ne rentres plus chez toi après avoir rencontré des recruteurs dans la rue ? Renseignez-vous, c’est intéressant. Sans parler de la corruption, des ressources qui appartiendraient au peuple et de l’objectif principal de cette constitution : la primauté des droits et libertés de l’être humain. La solution que je proposerais, que beaucoup de gens proposent mais que les autorités actuelles ignorent, serait d’abord de respecter cette constitution au sens propre, ce serait déjà un bon début. Mettre l’homme d’abord, et l’État au service de l’homme et pas l’inverse. Et construire ses stratégies à partir de là. Donnez d’abord envie de protéger ce pays. Si vous devez forcer les gens avec votre mobilisation, c’est qu’il n’y a rien de précieux à protéger, les gens ne croient plus, ni à vous, ni en l’Ukraine qui n’a pas su digérer, encore une fois, les promesses électorales déjà expirées. Un pays digne d’être protégé, ce serait peut-être d’abord un pays où une grand-mère n’a pas à survivre en vendant dans la rue des fleurs volées au cimetière parce que sa retraite ne dépasse même pas cent euros. Un pays qui fait du business avec ses voisins, au lieu de préférer la guerre, les menaces à la Vénézuélienne et les querelles ? Avec qui, à part la Roumanie, on est toujours amis ? Un pays qui n’a pas besoin de fabriquer des ennemis permanents pour expliquer pourquoi il n’a jamais su devenir habitable. Un pays où l’infrastructure soviétique n’attend pas simplement de s’écrouler d’elle-même, avec ou sans missiles russes, pour être reconstruite. Un pays où la police et les hommes en uniforme militaire ne font pas peur. Un pays où le tribunal n’est pas une vente aux enchères. Un pays où un juge coûte plus cher à corrompre qu’à respecter. Un pays où l’hôpital soigne, et une ambulance arrive plus vite qu’un avis de mobilisation. Où l’école apprend autre chose que la patience et l’humiliation, où les enfants apprennent à vivre, pas seulement à survivre en haïssant. Un pays où avoir trois enfants n’est pas une condamnation à la misère et fonder une famille n’est pas un acte d’inconscience, même en temps de guerre, si jamais elle revient. Un pays d’où l’on ne fuit pas par millions, un pays où l’on revient. Un pays, où servir sa patrie commence par pouvoir y vivre dignement. Un pays où l’argent sert à refaire les routes, les ponts, les canalisations, les hôpitaux, les centrales, les écoles, au lieu de disparaître dans les poches, dans les slogans ou dans les appartements à 500 millions d’euros à Monaco. Moitié d’un milliard, vous vous rendez compte ? En pleine guerre et pendant les coupures d’électricité, un appartement acheté par un oligarque qui dirige, entre autres, la compagnie énergétique de l’Ukraine. Celle qui nous facture et qui augmente les prix pour soi-disant reconstruire après les attaques.
Les bruits que vous entendez, c’est ce qu’on vit au quotidien, c’est notre routine habituelle de pratiquement tous les jours maintenant. Ou plutôt, toutes les nuits. Vous rajoutez à ça ce pays de rêve qui n’existe pas même dans le discours, remplacé dans ce discours par LE devoir et le monstre russe, qui excuse toute absence de vision et vous comprenez pourquoi et à quel point on a perdu le sens de la vie. Emprisonné dans ce massacre sans issue. D’un côté les russes, et de l’autre… bref. Nous les humains, on a tendance à oublier les horreurs assez vite, pour pouvoir tourner la page, ça doit être biologique. Encore plus vite en Ukraine, car il y en a tellement qu’on ne sait plus par où commencer à oublier. Des émotions profondes, c’est un luxe. Tu vois les trous se multiplier dans les immeubles et ça ne te fait plus rien. Tu passes comme si de rien n’était. Une dépression sous forme chronique, peut-être. Mais cet hiver-là, je doute qu’on l’oublie. Parce que si ça continue, le prochain sera encore pire. Plus de morts, et rien ne sera fait pour s’y préparer. On ne parle même plus d’arrêter cette guerre, on ira jusqu’au bout, c’est compris. Mais les autorités ne se préparent même pas pour l’été, qu’on risque de passer sans eau potable si les Russes continuent d’insister. Alors pourquoi prépareraient-ils l’hiver ? Aucune analyse. Aucun changement. Juste les mêmes phrases répétées à chaque attaque. Est-ce déjà une négligence criminelle ou pas encore ?
Si ça fonctionne, surtout si tu ne sais pas pourquoi, ne change rien. Première règle d’ingénieur, bien connue ici. Connue depuis bien avant l’indépendance. Tu ne touches surtout à rien, jusqu’à ce que ça s’écroule. Et des fois, c’est le cas.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 17
On a loué cet appartement il y a un mois. Les critères obligatoires, il n’y en avait pas beaucoup : le gaz. En cas de coupures d’électricité, tu peux au moins cuisiner avec, te réchauffer un peu. Rien n’est garanti, mais bon, on tente ce qu’on peut. Là, je suis sur le balcon. Il fait plus chaud qu’à l’intérieur, à cause du soleil. Il travaille à fond celuilà, il va bientôt se cacher mais le temps qu’il soit là, aucune trace de neige ne va être épargnée. Ça fond, ça coule, ça fait plein de bruits qui semblent annoncer le printemps, mais on a déjà l’habitude : ce temps bipolaire… un jour sur deux il pleut, un jour sur deux il neige. Le soleil battu par le froid qui revient. Le froid, qui ne veut pas partir, mais le soleil a tellement attendu qu’il insiste. Des fois, la pluie se transforme en petits glaçons le temps d’atterrir. Il neige, il pleut, il pleige. Au final, ça fait une ville toute glacée. Les trottoirs, les routes. Les vitres caramélisées. Ça ne dure pas vraiment mais assez pour te casser les jambes si tu n’es pas prudent. Le thermomètre ne sait plus où on va, il s’est perdu le pauvre. Sûrement fatigué comme nous tous. Ces petits bruits qui semblent annoncer le printemps, mélangé à celui des générateurs, reflètent bien notre réalité. Réalité suspendue entre deux mondes. Deux époques. D’un côté, on a déjà un pied dans cet avenir qui n’arrive pas, sûrement retardé par quelque chose d’insignifiant, un embouteillage sur les routes des anges. De l’autre côté, on a compris que ça va durer encore et encore, malgré ces soi-disant négociations dont le seul résultat pour la population est la nausée à chaque fois qu’on en entend parler. Si on a les moyens, on n’hésite plus à s’acheter des batteries, des panneaux solaires et des générateurs, qui coûtent chers mais qui vont se rentabiliser de toute façon. C’est bien raisonnable car il paraît que même si les attaques sur l’infrastructure s’arrêtent demain, on ne va pas avoir l’électricité 24 sur 7 pendant encore des années, tout est à refaire. Et loin d’être exclu que le prix va augmenter, on va sûrement mettre ça sur le dos des citoyens, qui ne peuvent plus en placer une. Une belle démocrature que cette guerre a démontré. Tu peux faire carrément ce que tu veux sous prétexte qu’il y a ce maudit voisin agresseur qui te fait la guerre. On se dit de plus en plus que c’est justement pour ce prétexte là que malgré les belles paroles et initiatives, sauf miracle ou catastrophe, ça ne va pas s’arrêter bientôt. Les auteurs de ces belles paroles et initiatives, ils ne subissent pas ce qui tombent sur la population. Ils sont au chaud, ils voyagent sans arrêt, ils sont bien nourris et logés. Ils ont des toilettes et des douches chaudes. Ils ont des moyens quoi. Des moyens que la population leur a délégué avec ce pouvoir de prendre des décisions. Ils disent que la population ne va pas accepter la perte du Donbass, et c’est pour ça qu’ils ne peuvent pas signer ce que les russes réclament être à eux, mais la population, elle, n’accepte pas beaucoup d’autres choses, elle en crie, elle n’en peut plus, mais qui a demandé son avis ? C’est une manipulation. Une escroqueries même. Je ne les accuse pas, car ça ne sert à rien, ils ne vont pas être jugés. Comme ne sont pas jugés les corrompus, qui volent sur les aides et sur le sang, comme ne sont pas jugés les soi-disant recruteurs qui tuent, de temps en temps, et qui tabassent assez souvent les hommes qu’ils chassent dans la rue. C’est pour ça que j’ai bien peur de sortir dans la rue même si je ne peux pas être mobilisé selon la loi, en tant qu’étranger et chercheur d’asile. C’est un coup de chance, ils peuvent aussi bien demander tes papiers ou t’embarquer directement, te tabasser, tout ce qui leur passera par la tête car ils savent qu’ils sont couverts. Et que ça passera presque inaperçu. Les haut placés ukrainiens, qui voyagent souvent un peu partout dans le monde, je n’ai jamais vu un seul journaliste leur poser la question sur la mobilisation, par exemple. Les journalistes des pays soi-disant libres. Les droits de l’homme et tout ça… Encore moins les politiciens qui leur serrent la main, qui leur sourient, qui leur donnent de l’argent pour… Pourquoi d’ailleurs? Pour pouvoir tenir encore deux ans, ni plus ni moins ? Qu’est ce qui va changer en deux ans ? La Russie va tomber toute seule ? Où il vous faut du temps pour mieux se préparer à quelque chose ? Pourquoi faire semblant de négocier ? Vous nous croyez tous débiles ? Vous en avez le droit, par contre, on vous a choisi en bonnes traditions démocratiques, rien à dire.
Je réfléchis souvent à la seconde guerre mondiale. Normale, c’est la première qui vient en tête quand on cherche à comparer. C’est facile d’en parler, d’en discuter après. Même si tout n’est pas toujours évident, on peut essayer de comprendre, on peut lire des témoignages, creuser, déduire, mais une chose est claire – c’est terminé pour eux, d’une manière ou d’une autre. Ce que moi j’essaie d’imaginer, c’est leur vie avant que ce soit terminé. Avant que ce soit clair et définitif. Le fait que beaucoup ont survécu me redonne du courage et de l’espoir, certes, mais est-ce qu’ils ressentaient la même chose que nous ? Quels étaient leurs espoirs, leurs doutes, qu’est ce qu’ils se posaient comme questions, de quel avenir rêvaient-ils ? Rêvaient-ils tout court ? Je connais des gens qui ne rêvent que d’une chose : aller voir la mer, alors qu’ils habitent à Odessa, à 15 minutes de cette mer. Sauf que, une seule sortie peut leur coûter leur santé, leur liberté, leur vie. Je ne connais personne qui considère toujours cette guerre comme existentielle. Et c’en n’est pas une. Au bout de 4 ans, c’est bien évident. Les haut placés, sûrement par inertie, parce que ça fonctionnait avant et c’est une belle excuse, continuent de le dire, mais, à moins qu’ils soient complètement débiles, à regarder ce qu’ils font derrière, ils ne doivent pas y croire non plus. Des slogans, au bout de 4 ans, ça donne envie de vomir, de devenir sourd, de partir très loin dans cette immigration interne, cet état d’hibernation, que beaucoup pratiquent pour tenir encore et encore, comme on l’exige. La corruption totale, sur tous les niveaux, ne s’excuse pas par les attaques russe. Ça ne colle pas. Au bout de 4 ans, si cette guerre était existentielle, elle aurait dû être éliminée comme telle. Les mensonges les plus hauts prononcés publiquement, qui se remplacent par d’autres mensonges le lendemain, auraient dû cesser d’exister, si cette guerre était existentielle. Seule la franchise totale et la mobilisation totale des autorités d’abord, pour donner l’exemple, aurait pu aider la mobilisation des hommes. La négligence criminelle de ces autorités, qui n’ont absolument rien fait à Kiev ou à Odessa pour se préparer à ces attaques à l’infrastructure, à la quatrième année de cette maudite guerre existentielle, alors qu’ils avaient tous les moyens et assez de temps pour le faire, crier que les russes sont des monstres, ça n’aide pas non plus. C’est une excuse très faible. Au bout de 4 ans, on peut constater, avec tristesse, que rien n’a été fait, pour changer ou ne serait-ce qu’améliorer un peu le système qui règne en Ukraine pendant toute cette période d’indépendance. Les tuyaux qui craquent maintenant dans des immeubles à Kiev, datent de l’époque de l’Union soviétique, la plupart. Le système énergétique aussi. Sans citer le reste. Et au lieu de discuter publiquement des changements possible du système actuel qui a bel et bien prouvé son inefficacité au bout de 4 ans de cette guerre purement existentielle, au lieu d’essayer de le changer, on nous bombardent des informations sur des visites officiel, sur des discours puissant et significatifs des représentants du pays avec tel ou tel haut placé d’un autre pays, qui nous soutient sûrement, qui est d’accord que les russes sont toujours des monstres et qu’on va tenir bon, tous ensemble, qu’on va pas céder. Tout en continuant de voler, tout en continuant d’éliminer toute dignité et liberté : choses qui ne semblent plus résider en Ukraine, ils ont aussi voté par leur pieds, comme des millions d’ukrainiens. Comme vont faire d’autres millions, si jamais l’occasion et les moyens se présentent. Si rien ne change. Et rien ne va changer, si on continue comme ça, malgré les belles paroles, c’est bien logique, très facile à comprendre au bout de 4 ans. Il m’est de plus en plus difficile physiquement d’écrire nos chroniques parce que le corps n’arrive pas à bien digérer toute cette stupidité de guerre qui ne fait que s’intensifier alors qu’on fait semblant d’essayer de l’arrêter. Avant c’était des petites déprimes de 2-3 jours. Cette fois, j’ai été pratiquement paralysé pendant quelques heures peu de temps après le premier coup de crayon. Je ne sentais plus mon corps, je suis resté allongé, on m’a aidé à manger. Quand j’ai réussi à me lever, je ne sentais toujours pas mes membres. Je pouvais les contrôler plus ou moins, je les voyais bouger mais j’étais ailleurs. On faisait deux. C’est la première fois que ça m’arrive. Ce n’est pas pour me plaindre que je le dis, je l’accepte, je suis même content que ce soit sorti de cette façon. Je me sens bien maintenant, en très bonne santé et plein d’énergie. C’est pour partager avec vous à quel point on en a marre de cette absurdité. À quel point c’est indigérable. À quel point c’est le monde à l’envers. Tu peux exister, faire ta vie, dans des conditions bien horribles, tu t’adaptes, mais quand le moment de vérité arrive, quand tu te poses des vraies questions, quand tu es en face de ce pourquoi que tu évites, qui n’est pas le tient, qu’on t’impose : tu craques, tu pleures. Tu n’accepte pas cette absurdité des choses. Comme je disais il y a deux ans ou plus dans l’une des chroniques, le peuple et le pouvoir ne vivent pas dans le même monde et ça va nous mener tôt ou tard à une fosse commune dans laquelle on va tous glisser. C’est elle, qui va nous réunir, tout compte fait, si on ne change pas de direction. On touche déjà le bord, j’ai l’impression.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 16
Finalement, on a aussi de la neige à Odessa. Au moins, on ne subit plus ce froid pour rien. Ce n’est pas seulement joli, la neige. Pour nos pays orientaux c’est quelque chose de magique, car ça nous rappelle toujours l’enfance. Où tout était bien, malgré tout. Une sorte de voyage dans le temps. La neige, c’est aussi quelque chose de stable, qui ne change pas, qui revient pratiquement tous les ans, qui était là sous tous les régimes, pendant toutes les guerres, on la trouve dans des livres et dans des films. Elle les a tous survécu la neige et, ça aide un peu, ça aide à tenir, ça rappelle qu’on a peut-être un peu plus de chance de surmonter tout ça que ce que l’on croit et qu’il ne faut peut être pas trop s’en faire, trop exagérer, se plaindre et s’incarner dans son rôle de victime car non seulement c’est inutile, mais nuisible, ça peut détruire le peu de force qu’il nous reste. Alors, haut les coeurs on se dit, et en avant vers le printemps, comme tous les ans, avec certainement beaucoup plus de difficulté, dans des conditions plus ou moins horribles, mais toujours débrouillards, toujours debout, jusqu’à preuve du contraire. Et les conditions, ben… comment résumer. On compte les jours, on regarde la météo et on attend. On s’est fait tout petit et on économise nos ressources comme des animaux qui vivent dans la rue. Pas trop bouger, si possible, pas trop gaspiller la chaleur, l’électricité. Ils bombardent régulièrement nos voisins, c’est une habitude. Les services ukrainiens essayent de réparer, de reconnecter avec des schémas temporaires. Même si des fois ça peut prendre plusieurs jours, ils n’abandonnent pas. C’est une course. Les uns détruisent, les autres réparent. Ils redétruisent, ils réparent de nouveau. Très important d’en profiter pour recharger les appareils : les téléphones, les batteries, les stations d’énergie pour ceux qui en ont. Très important de faire attention à la tension du réseau car vu que c’est souvent connecté n’importe comment, vite fait, ça saute dans tous les sens et les appareils électriques peuvent sauter avec. Mais, si c’était notre seul problème. Cet hiver nous accueille aussi par l’absence de chauffage. Chanceux sont ceux qui vivent dans des appartements de l’époque de l’Union Soviétique, ils ont encore le gaz. Mais beaucoup sont ceux qui n’en ont pas dans leurs immeubles qui fonctionnent à 100 pour cents à l’électricité et là, c’est une catastrophe. Tu ne peux rien faire. Tu restes bloqué. On s’invente des trucs genre petite gazinière portable et des briques dessus, il parait que ça chauffe quand même un peu, mais c’est dangereux. Et puis, les tuyaux et les radiateurs, ça pète, si la température de l’eau baisse, ce qui est de plus en plus le cas. Pas sûr que l’on peut appeler ça un génocide. Mais en tout cas, j’ai du mal à comprendre en quoi ça va aider les russes avec leur guerre. On a déjà assez de pression comme ça, pensent-t-ils que nous noyer dans le froid et dans la merde va les aider à gagner ? Ou alors, pensent-ils que le printemps viendra et que les gens, déjà trop fatigués mais avec un peu plus de force pour bouger, vont faire des manifestations, renverser le pouvoir ou quelque chose dans le genre ? Ayant vécu tout ça, ne voulant plus revivre la même chose l’hiver prochain ? Va les comprendre, ces voisins. En tous cas, même si on a pas mal de choses à dire à nos soi-disant autorités, ça ne signifie pas qu’on va automatiquement aimer la Russie après tout ce que ce pays a fait pendant cette guerre. Ou alors, vont-ils proposer quelque chose, une alternative ? Fallait la proposer y a bien longtemps et d’abord à son propre peuple. Vu le fric encaissé avec le pétrole, y avait toutes les chances. Maintenant on est bon pour des dizaines d’années de haine. C’est donc soit par pur plaisir qu’ils le font, soit pour bien nous montrer que si ça continue, l’hiver prochain, on sera tous morts tout simplement et cette alternative c’est à nous de la trouver. Ces quelques mois de printemps et d’été ne vont pas être assez pour se préparer à des attaques pareilles, surtout si on n’a pas pu le faire en 4 ans avec toutes les aides qu’on a eu. De toute façon, on verra tout ça plus tard. Aujourd’hui on a bien d’autres obligations, celles d’essayer de manger correctement, de manger tout court, de ne pas se congeler comme nos produits aux balcons qui se sont transformés en frigidaires et congélateurs, en fonction de la météo. De rester propre, quel plaisir et quel luxe. On va essayer. Au moins de temps en temps. Même si c’est compliqué pour le corps, essayer de garder notre âme en toute propreté. Histoire de ne pas se désespérer totalement de la vie. De trouver quand-même un peu de bonheur dans le quotidien, tout difficile qu’il soit.
Un peu arrogant comme concept, mais je me dis des fois que je me suis retrouvé ici en ce moment de guerre pour observer de plus près la connerie humaine. Bien sûr on n’a pas beaucoup de temps pour suivre les actualités et puis pas beaucoup d’envie non plus après tout ce temps, mais ça ratrappe. Et puis, on a ce défaut, nous les humains, de vouloir toujours espérer mieux. Espérer que ce mieux nous tombe dessus, sans que nous fassions quelque chose. Ce qui est sûr, c’est qu’on est manipulé et beaucoup. Ce n’est pas l’euro, le dollar, le hryvnya ou le rouble la vrai monnaie dans ce monde. C’est notre attention. Le point clef où l’on peut appuyer et nous prendre notre temps et notre énergie car dès que tu paies attention à quelque chose, tu te crois concerné et après c’est facile : slogans, promesses, menaces, haine et te voilà déjà qui ne vit pas ta vie. Avant on avait les médias, la télé surtout, mais on avait un moment séparé pour ça, maintenant avec tous ces réseaux sociaux qui sont tout le temps avec nous, dans notre téléphone, poutine avec ces bombardements quotidiens semble moins cruel. Le missile au moins ça te tue ou non, 50/50, direct et honnête. Les soi-disant news, ça te tue aussi, mais petit à petit, ça te fait esclave, ça prend d’abord le temps pour bien profiter de toi avant que tu meurs. Ça s’empare de ton cerveau et t’empêche de vivre ta vie. Te donne des excuses aussi pour que tu puisses mettre ta vie en pause. Tes problèmes en pause. Ça t’enlève aussi toute responsabilité car c’est normal; vous avez vu ce qui se passe dans le monde ? Comment planifier quelque chose de solide dans ces conditions ? Complotiste vous me direz mais est-ce que ce n’est pas ce qui est en train de se passer ? Les instituts comme l’Otan et autres, ça va disparaître tôt ou tard, y en aura sûrement d’autres après, ça change tout le temps. Les frontières, ça va bien bouger encore dans les années qui suivent. Tout ce qui va compter au final, ce sont nos histoires personnelles et rien d’autre. Et on est en train de les consacrer à des conneries de toutes sortes. De les échanger contre des slogans, comme on a déjà fait pas mal de fois dans notre histoire. En Ukraine, on a bien eu une guerre, une vraie, une véridique, celle des valeurs, d’honneur et de dignité. Une vraie bataille. Il y avait des choix à faire, on pouvait rester honnête jusqu’au bout. Une tentative d’invasion, une réponse bien claire et pour tout dire, inattendue. Elle a été terminée en 2022 cette guerre. Tout ce qui s’est passé après ce n’est que de la politique. Du côté des autorités russes, du côté des autorités ukrainiens. Du côté des autorités des autres pays qui soutiennent à leur façon les uns et les autres. C’est une belle machine qui fonctionne. Un réacteur biologique qui digère des vies humaines, qu’on achète avec de l’argent ou de la propagande, ou en chassant dans les rues. On les jette dans cette machine diabolique qui produit quelques bénéfices pour les uns et beaucoup de tragédies pour les autres. On pouvait arrêter ce réacteur il y a bien longtemps, mais à quoi bon, tant que ça fonctionne. Et les gens, dans tout ça, les gens recyclés dans ce réacteur, si on oublie un peu l’existence des médias et des hauts placés, l’existence de la politique ? Est-ce que les gens ont voulu une seule fois s’entretuer comme ça ? De se haïr comme ça. C’est pour ça que je dis, manipulé. Et c’est pour ça que, après tout ce temps, la seule chose qui compte pour moi c’est la vie humaine. Cette chose unique à chaque fois. Pas la peine de jouer aux victimes, ça ne sert à rien. Pas la peine de mettre sa vie en pause parce que si, parce que ça. On en aura bien d’autres belles conneries dans notre futur c’est presque garanti. La seule chose qui reste sûre : personne ne pourra te remplacer toi, et si tu es là, c’est pour une raison qui dépasse bien ce que peuvent réclamer les haut placés, c’est pas du tout dans cette direction qu’il faut chercher. Ce n’est pas ailleurs.
Je ne sors pas beaucoup, je supporte très mal le froid et puis rien qu’une idée de me retrouver encore une fois entourés des soi-disant recruteurs, chasseurs d’homme, même si légalement je ne suis pas leur client, ça tue toute envie. Mais la neige était si belle et j’ai dû attendre quelqu’un un peu plus que prévu, je me suis donc payé une promenade autour de l’Opéra. Je me suis souvenu de l’année 2015, ma première visite dans cette ville. Visite purement touristique, avec déjà des complications à la douane, interrogatoire filmé et tout, mais j’étais arrivé par avion. Chose qu’on a oublié ici. Il neigeait aussi, en 2015. Je n’ai pas pu retrouver le quartier exact, mais presque. Ce quartier où j’ai regardé les bâtiments et me suis dit: tiens, j’aimerai bien m’installer ici pour quelques années. Et puis j’ai oublié, et puis le voyage était terminé et la routine de vie a repris son quotidien. Et puis me voilà ici, ça va faire déjà 6 ans et demi. Ce n’est pas beaucoup, en termes de longueur, si je vis encore. C’est une bonne partie de ma vie, si elle s’arrête demain, mais je crois que c’est la meilleure. En me disant cette phrase en 2015 je m’imaginais une sorte de vie de bohème où j’allais avoir du temps pour moi, du temps pour savourer la vie, du temps pour toute sorte d’art et des petits plaisirs. Je pensais pouvoir mieux me retrouver ici pendant ces quelques années de paix, comme je me suis projeté ici. Et bien, pour la paix, ça dépend du dictionnaire. Si c’est la paix dans l’âme, pourquoi pas, fallait être plus précis sinon. Mais pour tout le reste, non seulement je n’ai pas été déçu, j’ai vécu beaucoup plus que je pouvais imaginer. C’est une ville extraordinaire Odessa, unique au monde. Elle en a subi des choses, elle en a subi des guerres, des changements de régime, des conneries de toutes sortes, mais elle est toujours là. Toujours belle, toujours accueillante et remplie de toutes ces belles choses du quotidien, à commencer par l’humour, qui est dans l’air, malgré tout, transpercé par cet amour pour la vie et pour les gens. Et puis cette simplicité, cette sagesse qui t’épluche de tes illusions que tu le veuilles ou non. Cette promenade d’il y a une semaine, je crois que je m’en souviendrai car j’ai bien voyagé dans le temps ce jour-là. 11 ans en arrière, hop, dans ces moments on se demande si le temps existe pour de bon. Bien sûr, je me suis posé des questions du genre mais comment on a pu en arriver là, toute cette guerre, toute cette politique qui nous prend notre temps et nos vies. Mais, questions dans le vide bien sûr car il ne valent même pas une réponse, bien qu’elle soit évidente. C’est des conneries tout ça. C’est tellement petit par rapport à la vie. C’est tellement insignifiant. Ça partira. Ce n’est qu’un moment, une épreuve si l’on veut, une catastrophe même, une tragédie humaine, mais c’est loin d’être quelque chose d’essentiel. L’essentiel, il ne faut pas le chercher par là, on nous ment, on essaie de s’emparer de notre attention par tous les moyens pour nous détourner de l’essentiel. C’est ça le vrai diable. Les autres ne sont que ses serviteurs, intentionnés ou non.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 15
Je n’aimerais vraiment pas diffuser de la haine, provoquer de la pitié, râler, vous donner l’impression que rien ne va, que tout est perdu, qu’on va tous mourir ici ou être occupés par les russes. J’aimerais beaucoup mais je ne trouve pas comment, donc, je vais plutôt demander un peu de votre participation : faites-moi une réduction, diviser par deux ou par trois ce que je dis. On ne peut vraiment pas rester objectif, quand la fatigue accompagnée des désillusions qui s’ensuivent, n’arrêtent pas de vous remettre sur terre, bien que vous rêviez d’autre chose. Bien que vous ayez envie de rester optimiste, de vous projeter un avenir plus brillant, plus calme. C’est bête mais, les obstacles : des fois on ne peut pas les nier. On est obligé de faire avec. Vous êtes au courant, peut-être, de cette attaque d’il y a une semaine, la nuit du vendredi au samedi. En quelques heures seulement, ils ont plongé toute la ville d’Odessa dans le noir, ils ont détruits toutes les sous-station importantes, d’après ce que j’ai compris. Ces trucs qui servent d’intermédiaire entre la génération et les consommateurs. Les services de la ville essaient de sauver la situation, ils ont pu raccommoder une bonne moitié des foyers mais l’autre moitié reste sans électricité. Des fois, comme ce jeudi, les gens, épuisés, bloquent des passages piétons, parce qu’ils ont carrément été refusés par les mêmes services de la ville qui, je cite, n’ont pas de câble approprié ni de budget pour l’acheter, alors que les gens n’ont pas vu de courant depuis bien avant cette attaque massive. Et bien, après cette petite manif d’une demi-heure le câble s’est vite trouvé. Bien-sûr sur les chaînes télégram on les traite de pro-russe, genre : vous ne voyez pas, la ville fait tout ce qui est possible, cette protestation ne va servir qu’aux russes, ils vont s’en servir pour leur propagande. Comme si ces chaînes télégram ukrainiennes ne faisaient pas la leur. N’empêche que les gens, qui n’avaient plus de force pour se taire, ont obtenu un peu de justice. Bref, vu l’impact, c’est bien pire qu’en 2022, quand nos chroniques sur RTBF avaient commencé, quand on ne savait pas trop quoi faire mais on avait encore beaucoup d’espoir, on se croyait fort et invincibles, malgré tout ce qui nous arrivait. On allait boire du café en Crimée au printemps 2023 selon certains représentants des autorités. Le café, en décembre 2025, on en boit quand-même, mais chez nous, si on a le gaz ou une petite gazinière portable, ou dans des coffee-shops qui ont la chance d’avoir un générateur assez puissant pour faire tourner la machine à café, assez gourmande en électricité. Travailler, surtout à distance, c’est un luxe. On spécule beaucoup sur l’économie russe qui va s’écrouler du jour au lendemain (ça va faire déjà 3 ans qu’on en parle), alors que c’est celle de l’Ukraine, si on regarde les faits, qui s’écroule. On fait aller, bien sûr, mais c’est difficile quand on est en train de perdre le pourquoi. Ce pourquoi il est reporté à bien plus tard, encore une fois, à beaucoup plus tard pour ne pas se briser le moral encore une fois suite à d’autres désillusions qu’on va se payer quand-même, j’en suis sûr. Je n’ai pas l’impression qu’on a tout vu. Les amis du président qui sont impliqués dans des scandales de corruption… on a tendance à croire que le président lui-même n’en savait rien. Pas pour lui, non, pour nous, pour notre moral. On se ment beaucoup, vous savez, pour tenir le coup. On repousse, je dirais, avec une certaine persévérance, tout ce qui pourrait nous enlever ces quelques anciennes croyances qui nous aident à tenir. Pendant quelques jours ce mois-ci j’ai aidé un journaliste français avec la traduction. On questionnait les gens dans la rue. Sur l’énergie, sur la corruption, sur les américains, sur les négociations, sur la mobilisation. Déjà, beaucoup ne veulent pas répondre, soit ils ont peur, soit ils en ont marre, en fonction du sujet… Je me souviens d’une dame du marché aux légumes, elle ne faisait que répéter des phrases patriotiques, en langue ukrainienne bien sûr, alors qu’elle parlait russe avant qu’on sorte le micro. Des phrases genre : le président il est assez fort et intelligent pour faire le ménage chez lui, il a toute notre confiance, on est avec lui jusqu’à la victoire. Alors que ces enfants sont au front. Alors que les militaires au front, n’arrêtent pas de faire des collectes d’argent pour s’acheter leur équipement, leurs drones, enfin, on voit bien que ça ne colle pas et que la corruption n’aide pas à approcher cette victoire. Mais bon, on a besoin de s’appuyer sur quelque chose, n’est-ce pas, même si ce n’est qu’une belle image. Et si on l’enlève, elle aussi, cette belle image, qu’avons nous devenir ? C’est peut-être pour ça qu’on la garde, pour l’instant. Pour éviter une guerre civile ou que le front s’écroule. Je ne sais pas si cette chronique va être la dernière. Vu la tendance, je ne sais pas où je vais me retrouver l’année prochaine : en Europe, plus ou moins volontairement, en Russie, déporté de force ou échangé contre les otages, comme déjà pas mal de mes compatriotes, qui vivaient en Ukraine dans le même statut de chercheur d’asile (bonjour les droits humains et les traités internationaux) ou en occupation, par malchance (je ne peux plus l’exclure non plus). Je vais donc profiter du moment présent, rester honnête jusqu’au bout et dire ce que je pense après tout ce temps. Le président Zelensky a trahi la confiance de son peuple. Les 70% des votes qu’il a eu en 2019, tous ces gens, ils les a trahis. Aucune de ses promesses n’a été tenue. Je précise : aucune. Dans certains cas c’est même l’inverse. Je ne l’accuse pas non, je constate juste que le système a été plus fort que lui. On peut justifier cet échec par le Covid, par la guerre bien sûr, par ce monstre de Poutine, mais bordel, tes amis qui dirigent à tes côtés, qui volent sur les aides, avec tous les services de renseignements intérieurs et extérieurs, pendant plus de 4 ans, pendant la guerre dite existentielle, comment ne pas le savoir? Ayant promis d’éliminer la corruption, essayer au contraire d’éliminer le Bureau national anticorruption d’Ukraine juste avant ces révélations? Le pouvoir en Ukraine, vu d’ici, ressemble à une bande organisée. Y a les ploucs, qui doivent se battre, qu’on chasse dans les rues à tout va, et y a les nobles, qui parlent, qui voyagent, qui causent. Qui ont tout leur temps. Qui sont en guerre avec une autre bande un peu plus organisée, c’est tout. Quelle démocratie, quelles valeurs ? Quelle Europe ? Il y a longtemps qu’elle ne vit plus au Moyen Âge, cet Europe, et je ne parle pas de coupures d’électricité. Désolé si j’ai vexé quelqu’un, mais il ne veut pas la paix, Zelensky, il ne veut pas prendre des responsabilités qui vont suivre, parce qu’il ne s’agit pas d’une défaite de la Russie, on a bien compris. C’est les vainqueurs qu’on ne juge pas, et ce n’est pas le cas de l’Ukraine. Il va donc continuer ses voyages en Europe jusqu’à ce que l’Ukraine tombe et il pourra dire de loin : j’ai fait le maximum, vous n’avez pas assez aidé, vous nous avez pas donné ces milliards gelés russes, honte à vous, trouvez moi une place chez vous afin que je puisse faire mon gouvernement en exil, comme au beau vieux temps. Alors que les militaires au front n’arrêtent pas de répéter que si on ne s’arrête pas là, on va perdre plus. Plus de territoires et surtout plus de vie. Les territoires, ça bouge. Ça bouge tout le temps. Les vies humaines, on ne peut pas les ressusciter. On ne peut pas. Et je trouve que c’est très injuste d’utiliser comme excuse l’absence de garantie de sécurité. Il n’y en aura pas. Et même s’il y en avait, ça ne garantit rien. Ce n’est qu’un papier jusqu’à preuve du contraire. Et on a déjà prouvé le contraire une fois. La seule garantie de sécurité pour l’Ukraine serait l’Ukraine elle-même, forte en économie, forte en armée, afin que toute idée de refaire le coup de la part de la Russie ou de quelqu’un d’autre paraisse irréaliste et perdu d’avance. Il ne mise pas sur l’Ukraine alors ? Sur l’Ukraine d’aujourd’hui, avec toutes ces promesses de 2019 qui ont bien expiré, personne ne miserait, certes. Mais qui empêche de réessayer ? Qui empêche de dire au peuple : j’ai merdé, ça arrive, je ne suis qu’un simple humain, mais je crois en Ukraine et tous ensemble on va réessayer, prenant en compte toutes nos erreurs du passé, toutes nos blessures, afin de construire, enfin, ce pays de rêve de 2019. Ce serait ça, le vrai héroïsme, et pas cette promenade à Koupiansk pour montrer aux médias que tout va bien. Il est détruit, le Koupiansk. Il n’y a plus rien. Plutôt mourir c’est ça ? Elle serait où, la prochaine promenade ?
Désolé, si j’ai offensé quelqu’un. Quelqu’un qui n’est pas au front et qui est prêt à soutenir l’Ukraine jusqu’au dernier ukrainien. Ne rien céder, certes. Criez-le, sur les réseaux sociaux, criez-le plus fort, on ne vous entend pas bien. Quand les américains ont proposé leur nouveau plan de paix, accompagné des scandales de corruption, Zelensky a fait un discours, genre, il faut choisir entre perdre la dignité ou perdre un partenaire clé. Soit les 28 points trop durs, soit un hiver trop dur. Ça date du 21 novembre 2025, vous pouvez trouver facilement sur Youtube.
Il a aussi rappelé son serment du 20 mai 2019, comme quoi il a juré de servir le peuple ukrainien, qui l’a élu. Il a dit aussi qu’ils allaient travailler 24 sur 7 afin de s’assurer que parmi ces 28 points au moins deux points essentiels ne soient pas ratés : la dignité et la liberté des ukrainiens. C’est pour ça, je pense, que ça m’a mis la nausée et que ça me la remet quand j’essaie de réecouter. Au bout de 4 ans de ce cauchemar, l’hypocrisie ne se digère pas bien. L’hiver va être dur, c’est sûr, on n’en doutait pas une seconde. Il l’est déjà. Certains vont mourir, comme ils le font déjà, à cause des incendies provoqués par des bougies, dans l’espoir d’avoir un peu de lumière, à cause du froid, chez eux ou dans des hôpitaux. Beaucoup vont mourir au front, dans des tranchées, dans l’obligation de tenir la ligne encore et encore, pendant qu’on nous parle de dignité. Mais le printemps viendra, il n’y a pas de doute non plus. Même si on a perdu tout espoir d’avoir une paix, une pause, une trêve, le printemps est beau et il rassure, il nous rappelle que la vie finit toujours par gagner, finit toujours par renaître. Et ça nous donnera peut-être un peu plus de force, un peu plus de courage, avoir au moins la tête plus claire pour mieux comprendre ce qu’il faut faire pour nous, pour nos familles, pour nos proches, pour le pays, pour le monde entier, tant qu’on y est, mais pour l’instant : on va essayer de survivre. Dans le noir, dans le froid, dans l’incertitude absolue, couvert de fatigue et de désespoir, avec le sommeil défiguré par les bombardements et le stress. Le stress qui s’est incarné en nous, on ne le remarque même plus, il est passé au stade chronique. C’est bientôt Noël, le 31 décembre, une nouvelle année qui s’approche. En Europe, je suis sûr, ça se sent, ça se voit, c’est dans l’air. J’ai encore quelques souvenirs de cette vie normale. Mais ici dans ces conditions, après tout ce temps, cette magie ne semble plus fonctionner comme avant. Quelque chose a cassé. Bien que c’est temporaire, bien que tôt ou tard cette connasse de guerre va disparaître d’une façon ou d’une autre; il nous faudra bien du temps après pour retrouver cette magie de fin d’année. Il y a un mois j’avais vraiment envie d’envoyer un petit message aux amis, à la famille, aux connaissances multiples et extraordinaires que j’ai eu au cours de ces dernières années, pour leur souhaiter quelque chose de joyeux, un petit mot. Ça m’aurait fait plaisir de recontacter tout le monde. Là je vois que c’est un peu raté, pas trop d’humeur mais surtout, le travail s’est accumulé à cause des coupures, et un travail c’est précieux en ces temps-là. Je le ferai donc un peu plus tard, en janvier, histoire de prolonger les fêtes, pourquoi pas. J’aimerais que vous écoutiez cet ancien morceau de 2022. Moi, 3 ans après, ça me redonne un peu de force, un peu de courage, un peu d’espoir même. Et comme je l’ai dit au début, diviser par deux ou par trois ce que j’ai dit. C’est l’émotion et la fatigue, surtout. Je vous souhaite une belle année, et Joyeux Noël. Et merci pour tout.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 14
Ils étaient au moins 15 cette fois, ou même une vingtaine. Je suis juste sorti à la banque ce soir-là, la seule qui a trouvé le moyen d’accepter mes papiers de chercheurs d’asile et de me retirer un peu de cash sans passeport. Un peu de chaleur humaine, j’étais tout content de les avoir trouvé, à côté de chez moi en plus, pratique. Ils étaient fermés ce soir-là à cause d’une alerte. J’ai pas fait attention à celle-là, c’est tellement une habitude. Je les voyais à travers la fenêtre, ils étaient à leurs places, rangeaient les dossiers, les feuilles de papiers, l’air occupé : faute d’abris ou la flemme d’y aller ? En tout cas, j’ai attendu une demi-heure et je suis reparti sans rien. Un petit détour, ça me fera une promenade, me suis-je dit. C’en était une, en effet. Je me suis arrêté devant un immeuble, une enseigne disait “Право на захист” (Droit à la protection) – je connais cette organisation depuis mes premiers mois à Odessa, depuis Covid, depuis mes aventures avec les papiers. Ils m’avaient dit, à l’époque, oui, votre dossier est bien solide, vous avez droit à une carte de résidence et même la nationalité ukrainienne, mais il faut, effectivement, prouver que votre grand père est né là où il est né, à Donetsk, déjà occupé donc, pas d’accès aux archives, mais on ne peut pas travailler avec vous puisqu’on est payé par l’ONU pour nous occuper des réfugiés et des chercheurs d’asile. Si jamais… Voilà qu’on se retrouve. J’étais en train de prendre en photo leur numéro de téléphone (j’en ai des avocats, mais ça peut toujours servir), alors que les premiers représentants de l’état sont sortis de leur camionnette, à quelques pas de moi, m’adressant la parole en marchant assez vite. Le temps que tu réalises ce qui se passe, ils t’entourent déjà. J’avais pas peur, j’ai même l’habitude. D’habitude ça se passe vite avec moi, ils regardent mon papier temporaire, ils comprennent que je leur suis inutile (pas de suite, c’est très rare qu’il connaissent ce type de document), ils vérifient des trucs et tout, ils me posent des question sur la Russie, sur ce que je fais ici, etc. Une fois un recruteur m’a même demandé mais comment vous avez fait pour obtenir ce papier (ne comprenant toujours pas, évidemment, ce que c’est). Il faut naître en Russie, je lui ai dit, calmement. Fallait voir ces yeux. Et ben cette fois, ce n’était pas pareil. Déjà, ils étaient plus nombreux. Au moins 4 représentants des différents services se sont approchés de moi en se présentant d’abord (toujours poli), pour me demander mon papier, pour le prendre en photo et l’envoyer quelque part. Le policier me vérifie dans sa base de donnée et m’annonce que j’ai une nationalité ukrainienne. Tiens, première nouvelle. Ils insistent quoi. À un moment donné ils m’annoncent que je dois aller avec eux, pour passer une vérification chez le SBU (Service de sécurité de l’Ukraine). Je demande l’adresse, je comprends que c’est pas la bonne, je ne refuse pas mais propose de venir où ils proposent pendant les horaires un peu plus civilisés, je ne pouvais même pas joindre mes avocats, c’était le soir. Ils téléphonent, j’attends, d’autres me parlent, me posent des questions. Dommage que vous n’ayez plus votre passeport russe, me dit l’un des recruteurs, ce serait autre chose, je ne peux pas révéler tous les détails, c’est top secret, mais dommage. Celui qui voulait m’embarquer, ayant terminé ses consultations téléphoniques, m’annonce que le SBU va venir chez moi, le lendemain, de 11 heures à 13 heures, que j’ai intérêt à répondre présent sinon j’allais me retrouver en Russie. Il a pris en photo l’IMEI de mon téléphone, mon numéro de téléphone. Tout ira bien, m’a-t-il dit avec un sourire, me serrant la main. La dernière fois que j’ai entendu une phrase pareille de la part d’un policier ukrainien, je me suis retrouvé avec un tampon dans mon passeport qui m’obligeait à quitter le territoire, c’était pendant le COVID. Je suis rentré, abattu. Les avocats ne répondent pas, ça se comprend. Je connais déjà les histoires des Russes en Ukraine qui ont été déportés en Russie, échangés contre les otages. J’en connais un qui est dans la prison de l’immigration actuellement à attendre on ne sait plus quoi. Et puis, Ukraine version 2022 et Ukraine maintenant, ce n’est pas le même pays. Le même système peut-être, mais avant, on avait cette illusion d’avoir quelques règles. Là, j’ai bien compris qu’il n’y en avait plus. On peut faire ce qu’on veut de toi, et personne ne pourra te sortir de leurs pattes. J’ai bien vu, devant mes yeux, cette perspective de me retrouver devant un agent russe, qui me questionne sur tout ce que j’ai fait en Ukraine, pendant la guerre. Je vous laisse deviner les conséquences. J’ai bien senti aussi, ce que les hommes en Ukraine ressentent. Ces 30 minutes que ces chasseurs d’hommes ont passé avec moi, je me dis que peut-être ça en a sauvé quelques uns. Avec la nationalité ukrainienne c’est rapide. Hop, dans le camion. La prochaine fois, rien ne me garantit qu’ils vont avoir la gentillesse de me parler, de me poser des questions et de vérifier mes papiers. Je ne sors donc plus le soir. Je tourne la tête dans tous les sens quand je marche. J’essaie de me déplacer en taxi (ce n’est pas une garantie mais ça minimise les chances de tomber sur eux). Enfin, c’est eux qui tombent sur toi, ils te chassent littéralement, ils te suivent en voiture, ils s’arrêtent à quelques pas derrière toi et assez vite tu te retrouves entouré. J’ai attendu donc, toute la journée, personne n’est venu. Très occupé le SBU ou c’était juste une menace, parce qu’ils étaient vexé d’avoir passé autant de temps avec moi sans résultat, sans poire. Je l’ignore, mais c’était la dernière goutte. Je suis bien obligé de préparer mon départ. Il ne va pas être facile. Il y a très peu d’options pour passer la douane sans passeport, si ce n’est qu’une seule : la croix rouge. Il y a très peu de pays où j’ai la chance de me légaliser, d’une façon ou d’une autre, vu les circonstances. Je commence à faire les documents pour les chats, afin de pouvoir les faire voyager un peu une fois que je me retrouve ailleurs, sur la voie de légalisation. J’ai dû mettre en pause tout ce qui ne sert pas à cet objectif, la vie en pause quoi, état d’urgence. J’ignore encore beaucoup de choses, je consulte, je me renseigne, je regrette d’avance. Mais là, ce n’est plus une incertitude qu’on a tous ici depuis un moment. C’est la certitude que pour moi, en tout, ça va mal finir, si je laisse traîner. Les illusions, ça se paye, j’ai bien compris la leçon à plusieurs reprises pendant ces 4 ans de guerre. Guerre qui a été commencée par mon pays d’origine, la Russie, il n’y a pas de doute la-dessus. Guerre qui est loin d’être existentielle, malgré tout ce qu’on a cru. Guerre, que beaucoup vont regretter à ce que je vois, quand elle sera arrêtée d’une manière ou d’une autre, car trop de bénéficiaires qui n’investissent pas leur peau ou la peau de leurs enfants, qui en profitent. Les scandales de corruptions, qui envahissent les médias actuellement, pour nous ici c’était pas une nouvelle, ça ne surprend pas. On savait déjà tout ça, plus ou moins. Pas les détails mais sur place ça se voit très bien. La Russie n’est pas le seul ennemi pour les ukrainiens et peut-être même pas le pire. Quand on te met le couteau dans le dos par derrière, alors que tes mains sont occupées à protéger celui qui te le fait, qui va oser se permettre le plaisir de s’étonner du fait que personne ne veut plus aller au front ? Qui va oser les juger ? Qui va oser dire un mot à travers ? Qui va toujours insister, qu’il faut tenir encore et encore, qu’on n’a pas le choix ? Je vous laisse deviner. Je suis encore là et on connait mon adresse. Dire tout ce qu’on pense, tout ce qu’on a sur le cœur, sans craindre pour sa vie, on ne peut plus se permettre ce genre de luxe ici, en Ukraine.
Depuis quelques semaines, on ne peut pas non plus se permettre le luxe de rester propre quand on veut, de manger correctement, de dormir, de travailler aux heures prévues. Pendant des heures et des heures, et ce ne sont jamais les mêmes heures, l’électricité se promène ailleurs alors que mes compatriotes, ils promènent leurs drones qui coûtent beaucoup moins chers que les missiles de l’année 2022, qui sont donc de plus en plus nombreux à découvrir l’Ukraine au quotidien. Les touristes, va. Ils n’ont pas besoin de passeport ni de visa, ces traitres. Ça devient difficile de leur en vouloir seulement à eux. Après tout ce qu’on a compris sur la façon de faire du système actuel en Ukraine, cela ne semble plus noir et blanc. Surtout ces scandales de corruption en énergie, qui ont été rendus publics là, maintenant, accompagnés des coupures d’électricité qui épuisent, littéralement. Il y a même des suppositions comme quoi les américains se seraient mis d’accord avec les russes et chacun mettrait la pression à sa manière pour dégager Zelensky et son entourage pendant cet hiver. On verra donc plus de scandales et plus de coupures, en même temps, pour nous rendre fous, pour nous faire perdre toute confiance, comme si on en avait encore. Pour nous faire sortir dans la rue ? Je doute. Déjà, on sera épuisé, et puis c’est quoi l’alternative ? Qu’est-ce qu’on va réclamer ? Si on nous expliquait, on ferait semblant de réfléchir et on accepterait sans trop hésiter, mais rien n’est proposé. En tout cas pour l’instant. Baissez vos armes, d’un côté. Tenez encore : de l’autre. Bien au chaud tout les deux. Je les comprends un peu, prendre des décisions dans le froid, c’est un peu compliqué, difficile de se concentrer. Ce n’est pas le premier hiver comme ça. On ignore, si c’est le dernier et c’est plutôt ça, ce fatalisme qui pèse beaucoup plus que toute absence de confort. Avec le temps on a appris comment faire, c’est dur mais on peut survivre. Une gazinière portable à 20 euros et tu peux cuisiner. Une bouteille isotherme à 10 euros et tu as du thé pour la journée. Travailler, si c’est à distance, c’est faisable aussi, même si c’est un peu plus compliqué. Les powerbanks, les batteries pour les routeurs, la fibre optique, les générateurs. On est tous plus ou moins équipés de ces machins dont on ignorait l’importance à l’époque. On peut s’adapter à tout ça, pour un moment. Accepter ça comme mode de vie pour le restant de ses jours, souhaiter ça à ses enfants, je n’ai jamais rencontré de fanatiques pareils. Quelque chose me dit que ça ne va pas se reproduire l’année prochaine. Les russes, ils ne travaillent pas avec notre système énergétique, ils travaillent avec nos cerveaux, ils veulent étouffer toute envie de résistance à l’avenir. Afin que toute condition qu’ils imposent semble acceptable. C’est donc de la politique. Une manipulation. Je ne peux pas dire qu’ils ne réussissent pas. Il y a longtemps, qu’on ne parle plus des frontières des années 1991 et des choses de ce genre. On n’a qu’une seule envie, que ça s’arrête, d’une manière ou d’une autre. C’est ce que je constate autour de moi. Les gens veulent vivre, tout simplement. J’avais des projets culturels ici, je les ai un peu oubliés, il fallait m’occuper des affaires courantes et puis, dans mon statut de chercheur d’asile que je ne vais jamais obtenir ici sous risque de déportation, à quoi bon. Mais la veille de ma rencontre peu agréable avec les recruteurs, la veille de leurs menaces de déportation, j’ai encore rêvé de tout ça. Je suis allé encore plus loin dans mes rêves, après le centre culturel, j’ai imaginé une école d’arts. En détail, je voyais les gens que j’ai rencontré ici, les Odessites et les étrangers, y enseigner leurs métiers, leurs langues, aux autres : aux jeunes, aux vieux, peu importe, avec beaucoup de passion. Une ambiance très amicale, très calme, dans un vieux immeuble grand rénové. J’en parle et ça me fait chaud au cœur. Pendant mes aventures j’ai bien appris à faire confiance à la vie. Elle ne m’a jamais déçu. Derrière chaque obstacle il y avait toujours quelque chose qui me faisait avancer. Ce n’est peut être pas pour rien que j’ai rencontré ces recruteurs insistant pratiquement de suite. Si ce n’est pas en tant que russe, je pourrais revenir avec un autre passeport, d’un autre pays, quelques années plus tard, avec assez de tune pour des projets pareils. C’est pour ça, que je ne le prends plus mal. Je ne suis ni vexé ni triste. Un peu impatient même, car je ne sais pas du tout ce qui m’attend ailleurs et il me faut bien encore quelques mois pour préparer le coup (je ne l’appellerais pas autrement) mais j’ai hâte. Vraiment. Je vais même être très heureux et satisfait de partir, si mon pays d’origine, et mon pays de cœur, vont trouver, enfin le moyen d’arrêter ce massacre inutile, une bonne fois pour toute. En attendant, bonjour l’hiver. Et haut les coeurs, quoi, une fois de plus. Ça sert toujours. Ça aide beaucoup.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 13
01. Texte 01
Les états unis, la russie, la chine, ces trois pays, on n’entend que ça. Enfin, si on ouvre youtube et que ce dernier nous livre les actualités récentes qui semblent un peu expirés : on regarde la date : nonon, c’est bien récent, c’est juste que y’a rien de nouveau ni à l’est, ni à l’ouest, ni au proche ni au loin orient, ni au sud, ni au nord, tout en gros : c’est la même rengaine. On discute, on menace, on contre-menace, on tue, en attendant, on travaille quoi, on nous livre… ce qu’on n’a peut être jamais commandé, mais à force d’être notifié sans arrêt, par les news ou par les explosions, en fonction de sa géolocalisation, on est curieux, on attend, on ne sait plus quoi. Il va se passer quelque chose, il va se passer des choses. Ces trois pays, à chaque fois que j’en entend parler après une petite nausée toute gentille, toute habituelle, je repense à cette conversation de 2020 ou 2021 avec un ancien client de Saint-Petersbourg qui, ayant fait ses études en géopolitique m’avait dit de ne pas me presser d’obtenir un passeport ukrainien, parce que, suivant toute logique, ces trois états allaient de toute façon et évidence se repartager le monde et à quoi bon changer le mien si je compte rester à Odessa. Il ne parlait pas forcément de guerre mais pour lui c’était tout naturel. Y a des gens intelligents, des fois, qu’on ne prend pas au sérieux, y en a eu pas mal qui comprenait plus ou moins ce qui allait se passer quand poutine ne faisait que commencer son règne, il y a bientôt 26 ans de ça, tout démocrate qu’il prétendait être. 26 ans, vous imaginez ce que ça représente. Y a des gens en Russie qui sont nés, qui ont vécu et qui sont morts sans savoir autre dirigeant que lui ! La guerre surtout, y a contribué beaucoup, à la mort parmi les jeunes. Bon ben, qu’est-ce que ça change, si on y croit ou pas, si tous les trois ils vont s’y mettre y aura vraiment pas d’endroit pour se cacher, et puis à quoi bon, la vie est belle dans toutes ces couleurs, n’est-ce pas, jusqu’au moment où elle s’arrête, et encore, on n’en sait rien de ce qui suit, donc amusons-nous ou plutôt, laissons les puissants de ce monde nous amuser, comme on l’a fait jusque là. La seule période pendant laquelle je peux être sûr de croire que quelque chose dépendait vraiment de moi, des gens autour de moi, peu importe la race, le sexe, l’âge, la langue ou tout autre chose qu’on s’invente pour se diviser, c’était février, mars et avril à la limite 2022. Là, je pense, que tout le monde a été choqué et surpris par cette force incroyable qui ne voulait pas être soumise, cette volonté, cette dignité qui te perçait peu importe qui tu étais, elle était omniprésente, elle t’envahissait, elle te transformait. Comme si on remettait le compteur à zéro et tu avais la chance de devenir ce que tu voulais toujours être sans hésitation, sans excuse. Après petit à petit c’est devenu du bla-bla couvert de sang et des larmes, avec des hauts et des bas mais tout est rentré dans l’ordre, c’est devenu notre nouvelle réalité et tout le monde a repris sa place, surtout les haut placés. Donc, bien sûr, on continue de regarder de temps en temps ce qui se passe avec ces négociations, mais c’est purement pratique : l’hiver s’approche, on doit être sûr d’avoir tout le nécessaire pour pouvoir le passer et ne pas y passer, car sans électricité, par exemple, dans le froid, c’est pas la joie, surtout si ça dure. Cet hiver-là, à priori, on va être servi encore mieux que pendant celui de 2022, quand nos chroniques avaient commencé. Il y a 3 ans c’était tout nouveau, exceptionnel, on apprenait. On savait pas vraiment quoi faire mais on sentait qu’on allait s’en sortir d’une façon ou d’une autre, on avait cette idée : tenir encore, encore un peu, malgré les difficultés. On avait peut-être aussi quelque morceaux de patriotisme encore frais sous la peau, cette pilule qui arrête toute réflexion individuelle et qui vous fait croire que vous faîtes parti d’une force commune, qui, même si vous, vous disparaissez, ce ne sera pas pour rien, donc tant pis, vous essayez, de votre mieux et on verra bien. Là, après tout ce temps, on se sent beaucoup plus expérimenté. Et si on regarde encore, de temps en temps, ce qui se passe au niveau national, international ou autre qui dépasse son foyer, ce n’est pas pour se re-remplir du patriotisme ou pour confirmer cette puissance commune, dont on croyait faire parti à l’époque, c’est pour constater qu’on a bien fait de s’éloigner de tout ça, car ça emmène nulle part, qu’on a bien fait de prendre enfin sa vie en main, car à un moment donné il faut arrêter de se servir de la guerre comme d’excuse pour justifier tout ce qui ne va pas. Pour se rappeler surtout des combines pour tenir un jour, un mois, tout un hiver sans électricité et revérifier si on a tout le nécessaire. Ce ne sont pas les autorités, d’ailleurs, qui diffusent ce genre d’informations. Il n’y a aucun guide, aucun manuel. Ce sont des gens simples, des journalistes, des entrepreneurs, des philosophes même, qui ont un peu de notoriété peut-être sur youtube, qui re-expliquent ces choses faciles à suivre, un peu chères, peut-être, si ça dure, mais vitales. Moi je suis content d’avoir repris un peu ma vie en mains cet été, d’être sorti de la position de victime, ça m’a permit de refaire un peu la santé financière, mentale et autre, de comprendre enfin, que je ne suis pas obligé de dépendre de la situation, des autorités, des papiers ou toute autre difficulté qui puisse décourager. J’ai fait un constat, terrible, je l’avoue, j’ai analysé, je me suis fait un plan, il est loin d’être définitif mais au moins ça me guide et même si je le corrige de temps en temps, ça me fait avancer plus ou moins où je veux malgré les choses, sur lesquelles je n’ai aucun impact. Ce n’est pas la joie mais j’avais le choix : souffrir ou avancer. Souffrir j’en ai eu marre donc, logique. Et c’est le choix, que font beaucoup de personnes en Ukraine. L’avantage, si j’ose dire, de cette guerre, est qu’elle dure assez longtemps pour bien se le graver dans sa tête : tu n’as qu’une vie. Tu ne la dois à personne. Tu peux aider les autres, c’est bien et ça te rend plus heureux, même ton pays, tu peux l’aider si tu veux, si tu peux, mais toi d’abord. Pas l’Ukraine avant tout, non. Ce n’est rien, l’Ukraine, s’il n’y a personne dedans. On a bien compris ça. Les gens d’abord. Et comme l’État ne s’en occupe pas trop de ces citoyens, il ne fait que prendre et ne donne rien en retour, les gens ne veulent plus rien donner à cet état, et surtout pas leur vie. D’un côté, il y a les russes, qui insistent de plus en plus, de l’autre côté, il y a l’Ukraine, dont l’image héroïque est de plus en plus vague : on ne peut pas se mentir éternellement qu’on défend des valeurs et des libertés sur lesquelles il y a longtemps qu’on a marché dessus. Et les gens, entre les deux. Un surpoids énorme, mais on n’a pas le choix.
02. Reportage Maurine Mercier de Kherson
03. Texte 02
Ça pourrait étonner un auditeur qui n’a jamais mis les pieds en Ukraine, qui est habitué à la logique et à l’ordre, quand il s’agit des choses évidentes, mais après tout ce temps, la seule mobilisation qu’on a eu, et qui continue de plus en plus d’ailleurs, c’est les hommes qu’on chasse dans les rues avec de moins en moins de dignité. Pas de mobilisation de l’économie. Pas de mobilisation du pouvoir. Pas de mobilisation des ressources qui sont à la disposition de l’État. Et surtout pas de mobilisation de l’intelligence. On continue, comme si de rien n’était, avec même plus d’acharnement, comme si c’était notre dernier jour, de taper dans la poche et dans les droits des citoyens, pour leur prendre encore plus, on continue de voler sur les projets de toute sorte, d’infrastructure, de protection, tout ce qui tombe sous la main. Rien n’est fait, par exemple, pour se préparer à ces attaques sur l’énergie, alors que des milliards sont gaspillés. Donc quand on nous dit, encore et encore, guerre existentielle, les russes sont des monstres, et qu’on regarde un peu dans le miroir, on ne trouve pas mieux. C’est peut être trop tard de le changer, cet ordre des choses, on ne peut peut être plus renverser cette image de l’État et c’est pour ça, qu’on essaie même pas. On va donc continuer comme ça, doivent-ils se dire, espérant qu’on va réussir à faire traîner encore et encore jusqu’à ce que l’ennemie se décompose tout seul. Si c’est le cas, tant mieux, on va trouver des bonnes paroles pour après. Si ce n’est pas le cas, tant pis pour le pays, on va toujours trouver une solution pour nous, si haut placés, l’histoire jugera mais on ne sera plus là, on s’en fout, et puis l’avis des autres, qu’est qu’on en a à fouetter. Donc voilà, chacun à sa place, s’occupant des choses qu’il considère primordiales en ce moment. Les autorités, de rester autoritaires, les haut placé, de ne pas trop descendre, les civiles, de ne pas trop se déciviliser pendant cet hiver. On va être un peu sales, c’est sûr, la douche et les repas chauds, ce sera du luxe. Peut-être même pas d’eau, parce que les pompes, ça fonctionne à l’électricité. Peut-être même pas de chiottes, pardonnez moi les détailles, parce que les égouts dans des immeubles collectifs à plusieurs étages, ça peut se bloquer aussi, surtout avec le froid. Le froid, il ne va pas nous aider non plus, celui-là. Lui il n’y est pour rien, c’est nous qui avons tant cru au progrès. Donc, s’assurer qu’on a tout le nécessaire pour se réchauffer régulièrement, encore une tâche de plus. Et puis, ça va durer quelques mois, on ne peut pas annuler le printemps non plus donc ce n’est qu’un moment à passer. Et ça ne dépend que de nous, comment, avec quelle approche et humeur, on va traverser cette période. De toute façon, ça ne va pas annuler la beauté de la neige, si jamais on en a, et des arbres tous nus qui se reposent avant de reprendre leurs activités annuelles : se faire pousser des feuilles, héberger des oiseaux. Ça ne va pas annuler les rires des enfants et des petits plaisirs du quotidien qu’on estime encore plus aux moments difficiles, aux moments de privation. On a tous les mêmes 24 par jour vous savez. Et pendant ces 24 heures, offertes par la vie, peu importe les conditions qui vont avec, on a bien le droit de rester heureux. Ceux, qui n’en ont plus, de ces 24 heures, pourraient vous le confirmer, tout silencieux qu’il sont. À quoi bon souffrir, à quoi bon stresser ou déprimer, si on les a toujours, ces 24 heures, ce cadeau, qui nous est livré au quotidien, sans faute, sans exception, sans obligation, sans jugement, sans rien demander en retour. Cadeau du ciel. Acceptons-le, soyons sympa.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 12
Texte 1
Ce weekend il y a des élections en Moldavie, ce petit pays qui est juste là, à côté, à 60 km d’Odessa. Ce petit pays dont une partie, la Transnistrie, est congelé depuis des années comme base militaire russe un peu inutile pour le moment, car pas d’avion, difficile de s’en servir. On est plutôt inquiet, car, les partis soupçonnés d’être pro-russe, y en a un paquet. Les chaînes de télévision russes, malgré les restrictions, sont accessibles, et les gens les regardent. Des rumeurs aussi, comme quoi des centaines de millions d’euros sont investis pour acheter des votes. Les russes, ne pouvant pas depuis un moment aller plus loin en passant par Kherson et Mykolaiv pour prendre Odessa et couper ainsi à l’Ukraine l’accès à la mer, on les soupçonne beaucoup de vouloir profiter de ces élections pour virer la présidente et s’emparer du pays, pour pouvoir, bien sûr, nous prendre par derrière. J’ai regardé la carte. À part la Hongrie et la Slovaquie, dont les gouvernements sont soupçonnés également d’être pro-russe, et la Pologne, qui est loin d’être le même allié de l’Ukraine qu’en 2022, il reste un tout petit bout de frontière avec la Roumanie. J’ai regardé la carte pour essayer de comprendre mon futur trajet de fuite si jamais ce scénario se déroulait, car dans ce cas rester serait suicidaire, mais j’ai vu aussi que stratégiquement c’est très loin d’être con. C’est même évident. À y ajouter les drones et les avions qui taquine, si j’ose dire, de plus en plus, les pays baltes et la Roumanie, et l’Otan qui tôt ou tard va être obligé de réagir d’une manière ou d’une autre, on n’est pas sorti de l’auberge. Les réactions de l’Otan, d’ailleurs, ça devrait prendre une bonne partie des analyses dans des bouquins qu’on va écrire après, quand tout sera terminé, un jour, peut-être. Vous verrez, les avions et les drones vont continuer de violer l’espace aérien de l’Otan, après il leur suffit d’organiser quelques provocations et d’envoyer quelque milliers de soldats, par exemple, en Estonie, pour protéger les russophones de Narva, pourquoi pas. Il parait qu’ils sont bien réduits en droit depuis des années. Le temps que l’Otan réagisse proprement, on sera déjà dans une situation encore plus compliquée qu’aujourd’hui. Quelques milliers d’hommes, pour la Russie, ce n’est que dalle. Ça les empêchera pas de s’occuper de la Moldavie et de l’Ukraine. Au contraire, ça les aiderait, car cela finirait par forcer l’Europe à consacrer tous ses efforts à la protection de ses frontières à elle. Je n’essaye pas de prévenir ou de prédire, c’est presque garanti maintenant, ça saute aux yeux. Vous vous souvenez peut être que je me plaignais du fait que le monde civilisé continue à financer Poutine en lui achetant du gaz et du pétrole ? Non ils n’ont pas arrêté, mais ils ont reconnu le problème, après toutes ces années. Ils vont en discuter, ils vont décider, ils vont s’auto-convaincre. Ils disent même que c’est la première chose à faire pour couper les appétits de Poutine. La première chose à faire qui passe après les restrictions de visa pour les Russes, bien sûr. Combattre les touristes, ce n’est pas trop difficile mais ça reste une victoire, on se sent moins impuissant, j’imagine. Bref, désolé si j’ai offensé quelqu’un par mon sarcasme demi-cuit, ça vient de l’impuissance, de la fatigue.
La fatigue, qui provient peut être de l’absurdité des systèmes politiques qui s’ajoute à l’absurdité de la guerre, et ça dure et ça dure, on n’en voit pas la fin. Quand je vois qu’après tout ce qui s’est passé il faut encore et encore répéter les choses évidentes j’ai envi de devenir muet. On a crié, on a supplié : aidez l’Ukraine, envoyez tout ce qu’il faut et très vite, afin qu’elle puisse se protéger, afin qu’elle puisse arrêter l’agression avant qu’elle grandisse, afin qu’elle puisse vous protéger aussi. Arrêtez de financer Poutine en lui achetant sa marchandise. 20 paquet de sanctions, à quoi ça sert si le plus gros morceau de ses revenus est maintenu ? C’était une chance pour l’Europe d’assurer sa sécurité sans même se salir les mains. C’est fini, maintenant. Bravo à nous tous. Bienvenu à bord, quoi.
Texte 2
Inacceptable, c’est bien le mot. N’acceptez donc pas, arrêtez d’accepter. Sinon, à quoi ça sert de le répéter si ce n’est que pour prouver à Poutine que tout ce qu’il a fait jusque-là est bel et bien accepté ? Et il en a fait des choses. Je dit il, mais c’est pour simplifier. Il y a longtemps qu’il n’est plus le seul. Il a tellement entraîné le pays dans cette doctrine du « tout le monde est contre nous », il a créé tellement de bénéficiaires de cette guerre à tous les niveaux au cours de ces presque quatre années, que même s’ils ne sont pas encore fanatiques, il sera déjà difficile de les convaincre d’arrêter, ce qui pourrait causer beaucoup plus de problèmes à son pouvoir que s’il continuait à escalader progressivement le conflit. Ça fait marcher le commerce, hein ? La production militaire en Russie ne fait qu’augmenter. Certains disent que bientôt l’économie russe va s’écrouler, il suffit d’attendre. Même si c’est le cas, je les vois très bien se serrer la ceinture, ce ne sera pas pour la première fois. Continuons d’accepter l’inacceptable et nous allons revoir encore et encore ce qu’est c’est que les gens qui n’ont plus rien à perdre à par leur chaînes. La pauvreté, mélangée avec de la propagande bien orientée, garnie d’une isolation des citoyens ordinaires, tant de l’extérieur que de l’intérieur, assaisonnée par la persistance, malgré tout, des achats de pétrole et de gaz russes, il ne va pas être bon ce plat, mais on va être servi quand même. D’ailleurs, dimanche dernier, j’ai essayé d’appeler ma mère et ma tante par whatsap et telegram, aucune chance, ils ont réussi à les bloquer. Un an, deux ans, Poutine va être content d’avoir récupéré son union soviétique ressuscitée. Je disais pas mal de choses assez désagréables des politiciens du monde civilisé, mais tout compte fait, ils ne sont ni bêtes ni ignorants, j’ai eu tort. Ils sont juste assez longs pour prendre leurs décisions. C’est le problème des démocraties. Le prix à payer quoi. Sauf que, il peut se révéler très cher, ce prix. L’Ukraine, pays en pleine guerre, on se permet nous aussi des décisions très longues, alors que ça nous coûte des vies, en temps réel. Alors que chaque seconde de retard, d’hésitation, est mortelle. Ce n’est que maintenant que le gouvernement a permis d’exporter toutes ces choses militaires que les inventeurs ukrainiens produisent depuis le début. Les munitions, les drones. Ils arrêtent pas d’en sortir encore et encore mais pour la production massive il faut de l’argent en masse dont l’État ne disposait pas, pourquoi alors interdire la vente jusque là ? Tout le monde les veut en plus. Les armes modernes, pas chères, efficaces, déjà testées sur les champs de bataille, qui répondent aux besoins actuels. Si c’est déjà possible, je m’adresse aux gens qui prennent ces décisions, achetez-en, ne tardez pas, ça nous aidera tous. En attendant, je voudrais que vous écoutiez cet extrait du reportage de Maurine Mercier qui s’est rendu cette fois à Kherson, ville bombardée au quotidien. Au cas où vous avez oublié ce que c’est que l’armée russe. Au cas où on n’a pas fourni assez d’information sur le prix, que payent les citoyens ordinaires pour les décisions qui traînent trop longtemps.
Texte 3
Se taire. Ne plus rien dire, j’y pense souvent. Et je me coupe à chaque fois, parce qu’au fond je sais, que je n’ai pas le droit. Je ne me sens pas obligé, non. Mais la conscience me rattrape. Elle me dit, y aura peut être une oreille bien placé au bon endroit, au moment de la diffusion, qui va croiser ne serait-ce qu’une phrase parmi les autres et ça va aider, ça va percer cette boule de neige d’hypocrisie qui, en passant par la gorge, se transforme en avalanche qui va peut-être tous nous enterrer, bouches et oreilles. Mais ce n’est pas convaincant, à ce point. Tant pis, si ce n’est pas évident, me dis-je. Chacun pour soi, hein, comme toujours. Et puis, je me coupe de nouveau, le froid dans le dos cette fois. Chacun pour soi, sérieux ? C’est cela, qu’il faut en déduire ? C’est vers cela, que les forces du mal, s’ils existent, nous poussent ? Profiteur, va. Opportuniste. Tant pis, si les haut placé font semblant d’être sourds, ils ont leur raisons, peut-être, qui es-tu pour les juger, pour les accuser, pour les séparer des autres humains, qui ne font que ce qu’ils peuvent, à leur place, faisant de leur mieux, en fonction de leurs moyens. Même les pires des pires, selon les autres, selon eux, ils essayent. Ils pensent qu’ils essayent d’arranger, de faire du bien. On est beaucoup à avoir cette image de nous-même. Si je pouvais sortir de cette guerre sans vouloir plus jamais juger et accuser qui que ce soit, je serais sûrement plus heureux. Je serais sûrement plus humain. C’est ça, le vrai combat, rester humain, malgré tout. Le vrai combat de toute cette vie, pas seulement d’une telle ou telle guerre, qui ne sont qu’une chance de plus, très cruelles, certes, pour retrouver, enfin, son humanité ensevelie sous les décombres de toutes sortes de désaccords. On pourrait dire, que les désaccords sont dus aux autres humains, mais si on se calme, si on se tait, et si on observe, on trouvera le vrai responsable assez vite. Il ne va pas pouvoir se cacher longtemps, il déteste qu’on le voie, il se sent de suite vulnérable. Alors il nous lance des boules de neige faites de ressentiments, de déceptions, d’espoirs déçus, de blessures, de jugements, de convictions. Tout ce qui lui tombe sous la main, tant que c’est assez gros afin que nous ne le remarquions pas. Parce qu’il a peur. Il a peur d’être découvert. Il n’a pas confiance. On l’a tellement bombardé nous aussi. Nous et les autres, et avec des choses beaucoup plus lourdes des fois. Sans pitié, pensant bien faire, ça va de soi. Mais n’en prenant pas soin du tout. L’humiliant, comme si c’était quelque chose dont nous devons nous débarrasser au plus vite, alors qu’on est né avec. Et peut-être pas sans raison. Appelons-le notre égo, notre âme, notre cœur, notre enfant intérieur, dieux, diable, peu importe, franchement. L’essentiel est qu’il est toujours là et qu’on ne le respecte pas, pour commencer. On le traite mal, on l’ignore, on lui interdit son existence même. Et il s’en prend aux autres, à travers nous, c’est tout naturel, il n’a aucun autre que nous pour signaler sa présence, pour exercer son droit d’exister. En ces temps durs qui nous sont déjà arrivés, je n’ai pas envie d’appeler à la paix, surtout pas à la guerre, mais au respect. Le respect, envers soi-même d’abord. Le respect, envers les autres, même si on ne partagent pas les mêmes idées et encore moins les mêmes valeurs. Envers même son ennemi, malgré les choses horribles qu’il peut emmener. On a vécu ça en Ukraine au tout début de l’année 2022, suite au choc, sûrement, mais le respect et la dignité étaient notre nouvel ADN face à cette menace bien réelle, bien existentielle. Je n’oublierai jamais. Ça nous a sauvé à l’époque. Cela nous a montré ce dont nous étions capables en matière d’humanité. On n’a pas trop compris, on apprécie souvent les choses à leur juste valeur seulement après les avoir perdus. La bureaucratie, d’ailleurs, n’existait pratiquement pas en cette courte période, on se faisait confiance par défaut. C’est la deuxième chose qui nous a sauvé. Pensez-y, peut-être, on n’a pas vraiment le temps. Je nous souhaite à tous de rester dignes de ce qu’on est à la base : les êtres humains. Malgré les épreuves qui nous envahissent. N’hésitez pas à m’envoyer un petit mot, un petit message, si je peux vous aider avec des renseignements, des contacts ou autre chose, je suis votre homme.
Les Couleurs de l’Info : Ép. 11
Nouvelle loi en Russie

GOUVERNEMENT DE LA FÉDÉRATION DE RUSSIE
DÉCRET
du 23 août 2025 n° 1266
Moscou
Sur la présentation au Président de la Fédération de Russie, en vue de soumettre à la Douma d’État de l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie une proposition de dénonciation par la Fédération de Russie de la Convention européenne pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants ainsi que des protocoles y afférents
Conformément à l’article 36 de la loi fédérale « Sur les traités internationaux de la Fédération de Russie », le Gouvernement de la Fédération de Russie décide :
Approuver et présenter au Président de la Fédération de Russie, en vue de sa soumission à la Douma d’État de l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie, une proposition de dénonciation par la Fédération de Russie de la Convention européenne pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants du 26 novembre 1987 et des Protocoles n° 1 du 4 novembre 1993 et n° 2 du 28 novembre 1996, signés par la Fédération de Russie.
Texte 1
Voila, la nouvelle loi qu’on va adopter en Russie. Est-ce un retour officiel vers les conditions dans lesquelles les gens vivaient en Union Sovietique ? Ah ben ce n’était pas si mauvais que ça, à écouter les personnes qui s’en souviennent, qui en rêvent des fois. Il y avait des hauts et des bas, comme on dit. Des bas d’ailleurs, ceux que les femmes mettent sur elles, il n’y en avait pas beaucoup, mais bon, ça faisait partie des aventures qu’on se payait pour trouver de la bouf, des vêtements, des meubles, tout en marchant tout droit officiellement, ne levant pas la tête trop haut pour éviter d’être remarqué, pour éviter d’être différent. Enfin, différent de quoi. À écouter les mêmes personnes, ils haïssaient tous ce régime, ils pensaient tous ce qu’il ne fallait pas penser et surtout prononcer. Même ceux qui faisaient partie du parti, même les plus haut placés, ils ne croyaient pas trop, pour ne pas dire du tout, aux idées, rigoureusement soutenues et soigneusement diffusées jusqu’à la dernière seconde de l’existence de cette union. L’union, que les même haut placés, d’ailleurs, les fidèles au parti, ont achevée. Mais bon, cette loi, je l’admire un peu. Il était temps. Il était temps d’arrêter cette hypocrisie du monde politique, de l’accepter comme il est. Ça nous évitera peut-être quelques illusions de plus, qui auraient pu nous causer encore plus d’emmerdements. À choisir entre la franchise et les normes de politesse, souvent bien fausses, je préfère quand on est direct. Recevoir poutine sur le sol américain, recevoir ce criminel de guerre recherché par le Tribunal de La Haye (comme s’il se cachait), ça n’a rien de l’insolence ou de la bêtise, ni de l’âge du président américain auquel souvent font référence les personnes très polis, très dans la norme, très sensibles à toute injustice. Ça n’a rien de la trahison non plus, il n’est pas ukrainien lui. Ce n’est qu’un constat. Bien injuste, on ne peut pas le nier, mais c’est la réalité qui n’était pas trop différente depuis le début de cette tentative d’invasion à grande échelle, même depuis 2014, même depuis bien avant. Pour telle ou telle raison le monde dit civilisé préférait ne pas appeler les choses par leur noms, traiter poutine de tous les qualités qu’il mérite bien, on ne peut pas le nier non plus, tout en continuant le business avec lui, finançant ainsi la guerre qu’il considère comme injuste, illégitime, inacceptable. Tout en donnant à l’Ukraine juste assez pour pas qu’elle crève, bien après qu’elle a choisi de ne pas crever, de ne pas se soumettre à Poutine en 3 jours. Pas avant, je précise, après, quand c’est devenu un peu à la mode de soutenir l’Ukraine, ce qui n’est plus trop le cas, car, encore une fois, la réalité, bien injuste qu’elle soit, finit par faire taire la politesse bien acceptée, bien dans la norme, et non seulement inutile, mais très cruelle, car même un petit mensonge peut causer pas mal d’ennuis. Et on voit maintenant ici en Ukraine, quel genre de conséquences peuvent nous amener des mensonges de ce niveau-là. Je ne sais pas pour les autres, je n’ai jamais posé la question, mais moi quand j’entends que tel ou tel pays va donner des garanties de sécurité à l’Ukraine, ça me met la nausée. Les F-16, seulement 10, en 2024, alors qu’on en a parlé pendant deux ans. Ça ne servait à rien de nous permettre l’Otan et L’Union Européenne si en réalité on est si loin territorialement. La seule garantie de sécurité ne peut donc venir que de l’agresseur, si on ne peut pas ou ne veut pas l’arrêter tous ensemble. C’est très injuste, mais très logique, malgré qu’on se doute publiquement et sans gêne des capacités mentales du président américain, qui lui, peut-être, ne veut que son prix nobel de paix, un jour, et ce conflit l’empêche tout simplement de l’avoir. Alors, qu’il invite qui il veut et quand il veut, nous ici à ce stade-là on s’en fout tellement de ce qui se négocie que seul l’absence des tirs pendant une bonne dizaine d’année pourra nous faire croire que cette guerre est terminée et encore, on aura toujours un petit doute. C’est très beau tout ce qu’on a dit, tout ce qu’on a cru à propos des valeurs, des droits de l’homme, des frontières intouchables, de l’indépendance, de toutes ces belles idées qui valent bien d’être soutenu et diffusées, mais la réalité, bien rude, c’est dans la réalité qu’on vit et pas dans nos rêves. Si après tout ce qu’il a fait, Poutine n’est pas éliminé, si on continue de lui acheter sa marchandise, c’est qu’il est bel et bien accepté dans ce monde civilisé, malgré tout ce qu’on dit de lui. Et si un peu de franchise peut approcher la paix, tant mieux. Encore mieux si au lieu de négocier les frontières on négociait d’abord les conditions des gens simples, que les deux parties prétendent défendre. Qu’il puissent voyager librement et sans crainte pour leur vie, que leurs droits et leurs biens soient reconnus par les deux parties, peu importe les autorités actuelles de tel ou tel morceau de terre. Mais je rêve bien sûr. Jusque là, il n’y a jamais eu rien de ça dans leur agenda. Contentons-nous donc des restes qui nous tombent du repas de ces égos si haut placés. Soyons réalistes, c’est mieux.
Texte 2
Ce qui m’aide à tenir, d’ailleurs, c’est l’exemple de l’Union soviétique, qui s’est écroulé en rien de temps, alors qu’on le croyait très fort, très puissant, indiscutable et tout ce qu’on veut. On peut dire que les Russes sont des vaux, qu’ils n’ont aucune culture politique, ou qu’ils l’ont perdue, gaspillée. Que l’opposition en immigration ne peut rien faire pour faire tomber ce régime, ce qui est peut être vrai, mais aux années 80 c’était encore pire, et pourtant. Le Lac des cygnes de Tchaïkovsky, c’est ce qu’on distribuait à la télé soviétique aux moments des grands changements, mort d’un dirigeant ou la chute même du gouvernement en août 1991. Je n’avais que deux ans, mais pour moi, comme pour beaucoup, ça reste un symbole. Un symbole qu’on attend maintenant avec beaucoup de patience, tout en nous occupant de ce qu’on peut faire pour nous et les autres dans les conditions actuelles, tout en sachant, qu’un jour ce chef-d’œuvre symbolique sera ré-diffusé au moment X. Dans 10 ans, dans 30 ans, ou plus. À ce stade, il ne sert à rien de jouer aux devinettes, ça viendra tout seul, il ne faut juste pas rater cette occasion et bien la saisir cette fois. Poutine n’est pas éternel, le système qu’il construit autour de lui non plus, elle n’a rien du solide, elle ne tient qu’aux revenus qu’ils reçoivent en vendant des ressources qui non plus, ne sont pas éternelles. Je sais, qu’un jour il va disparaître, comme tout autre criminel au pouvoir, comme tout autre dirigeant tout simplement. Et il y aura du changement. Peut être pas de suite, peut être pas du tout, mais un changement c’est une chance. Ne pas la rater, la saisir… Je reverrai peut être ma mère ou même mes grand-mères, où je verserai peut-être une larme sur leur tombes, tout cynique que je serai. Elles en rigolent, comme des grand-mères un peu tristes peuvent en rigoler, avec un peu de certitude incertaine, laissant une toute petite place à l’espoir. En attendant les russes comme les ukrainiens, qui ne sont pas avec leurs familles pour telle ou telle raison, ils font ce qu’il est possible de faire à leur place pour boucher ce trou dans l’âme, pour ne pas se déchirer de l’intérieur. On travaille, on fait des projets, on rit, on se cultive, on fait de l’humanitaire, on essaye de ne pas trop s’arrêter pour contredire un peu cette réalité qui stagne, qui ne bouge pas, qui accumule de la tension. On essaie juste, peut-être, de mieux se préparer à ce moment tant attendu où cette tension accumulée sera peut-être bien utile. De rester en forme. De ne pas dégrader à cause des circonstances. Quand on y pense… des millions de vie… bousculée… et pourquoi…
Texte 3
La guerre, comme excuse, ne marche plus. Difficile, quand la moitié de la population est enfermée et chassée dans la rue, alors que les haut placés continuent leur beaux discours sur le patriotisme. Moi, en tant que russe, je suis épargné par la mobilisation (beau paradoxe, hein). Par contre, si je redeviens illégal au cas où ma demande d’asile est refusée à la cour suprême, je risque d’être renvoyé en Russie et non seulement en tant que ressortissant, mais dans le cadre de l’échange, comme prisonnier de guerre, quoi, parce qu’ils n’ont pas assez de personnes pour faire revenir les militaires ukrainiens. On en a déjà eu quelques exemples dans notre communauté de russkoffs en Ukraine. Si jamais je disparais et que je vous manque, cherchez-moi en Sibérie. J’en rigole, et je fais le nécessaire pour l’éviter, mais ce n’est pas exclu, l’immigration connaît mon adresse. Une belle BMW 4×4 est venu inspecter, prendre des photos. Ils n’ont jamais vérifié avant. Et puis, vous savez, je m’inquiétait pour la Russie, pour l’Ukraine. J’ai arrêté, comme beaucoup ici. Après tant de temps, même si on n’arrive pas à accepter la situation actuelle, même si on la trouve toujours surréaliste, on fait avec, on s’y fait. Et puis, une guerre, ça nous apprend beaucoup. Surtout à reconnaître ses vraies envies, à mieux se comprendre. Comme dans toute situation difficile, j’imagine. Quand on traverse des crises, soit on crève, soit on grandit. On ne peut pas non plus rester éternellement dans le désespoir, dans la déprime. L’incertitude, on commence à nager dedans comme des poissons. On n’a pas encore appris à respirer dans l’eau, on n’est pas encore au fond de cet océan, mais on commence à se sentir à l’aise. On ne peut avoir aucun impact sur ce que les politiques vont décider, ils sont tellement loin dans leur bulle blindée, inutile de frapper plus fort, c’est aussi insonorisé, donc on vit, comme on peut, dans des conditions auxquels on a droit en ce moment. Se pose-t-on des questions à propos de l’avenir de l’Ukraine ? Pas vraiment. On parle de tout sauf ça.
Quand il y a des alertes on ne dit plus grand chose, quelques injures à la limite, genre, merde, j’étais concentré sur autre chose, pourquoi maintenant ? Les bombardements, auxquels on a eu droit pendant tout l’été, nous dérangent un peu plus, certes, mais encore, on les oublie très vite.
Elle nous dérange la guerre, voilà. Comme une épine au talon. Mais elle ne nous empêche plus de vivre notre vie en prenant juste certaines précautions nécessaires, en repoussant peut-être quelques rêves pour plus tard ou au contraire, en y mettant tous nos efforts. Nous, non plus, on n’est pas éternel. Autant profiter du moment présent, comme on peut, là où on est, malgré tout.